vendredi 5 août 2016

Parce que mieux vaut allumer une bougie que de maudire les ténèbres


Photo : Jean Pierre Dutilleux

Parfois, il faudrait accepter de ne plus se sentir obligés d’avoir un avis sur tout mais de simplement témoigner de ce que nous sommes. 

En cette période où l’ombre, et son cortège funèbre l’accompagnant, sont omniprésents : barbarie, sang, peurs, violences, brutalité, rejet, simplisme, manichéisme, raccourcis hâtifs, nationalisme, populisme, intolérance… il nous revient d’assumer pleinement ce que nous sommes ; nous hommes et femmes de « bonne volonté ».

Parce que la peur suspend la pensée, il nous revient de continuer à penser.

Parce que cette peur pousse au simplisme, il nous appartient de continuer à penser complexe.

Parce que la violence incite à la haine, il nous revient de ne pas nous laisser happer par elle.

Parce que ce lent harcèlement de la terreur nous pousse à la panique et à une fébrilité d’automates, il nous revient de revenir à la présence de l’instant, à la lenteur et à la mise à distance de nos émotions les plus réactives.

Parce que la panique réduit l’espace mentale et géographique, il nous revient de continuer de penser large.

Parce que le mal morcelle, il nous appartient de suivre notre chemin de reliance au vivant et aux êtres qui nous entourent.

Parce que la guerre subie nous incite à prendre les armes, il nous appartient de chercher ce qui relie les Hommes plutôt que de cultiver les zones de clivage (ce qui n’a rien à voir ni avec l’excuse ni avec le fait qu’il ne faille jamais prendre les armes, en insistant sur le fait que faire la guerre sans préparer la paix est une spirale sans fin).

Parce que l’inhumanité se nourrit de la barbarie, il nous revient de cultiver l’humanisme le plus lucide.

Parce qu’en ces temps où ne sont entendus que ceux qui hurlent plus forts que les autres, il nous faut faire confiance à la force d’un murmure amplifié par des millions d’autres murmures.

Nous devons continuer de témoigner, en ces temps où la barbarie repointe ses dents de charognard, qu’il est possible, juste et nécessaire  de continuer de cultiver certaines valeurs : l’amour, le respect de l’autre, l’attention portée à la Vie, la modestie (qui n’est pas l’auto dénigrement), le travail sur soi, la relativité des croyances, la modération… Tout en prenant toutes les dispositions nécessaires bien sûr pour assurer notre sécurité.

Si il y a bien une chose à quoi nous oblige la barbarie mondialisée prônée par quelques fous d’un dieu qui n’en demandait pas tant, c’est bien de tenter de rester intelligents, même devant l’impensable. Quand bien même cet impensable revienne à constater et accepter  que notre « culture », notre « sens du bien », sont extraordinairement fragiles et qu’il suffit d’un rien pour faire d’un charmant garçon un tueur qui commettra l’inimaginable. Nous l’avons vu récemment tant de fois dans l’histoire : en Allemagne, en Chine, en URSS, au Rwanda, au Cambodge… Cela n’exonère en rien les tueurs de leur propre responsabilité, mais nous devons aussi regarder cet aspect de l’humain dans le profond de nous-mêmes.

A cette obligation de continuer de penser et de comprendre (ce qui, une fois encore, ne vaut pas excuse), s’ajoute le devoir pour chacun et chacune de témoigner de sa propre lumière. Parce que la barbarie, partout où elle va n’a d’autre but que celui d’éteindre la lumière du monde. Le moment est venu à ce que tous les hommes et femmes de « bonne volonté » se fassent entendre.

En fait le cadeau le plus coûteux que nous puissions faire à ces fous, serait d’éteindre en nous cet appel de l’amour et de la Vie. A chaque fois que nous éteignons en nous notre lumière, nous leur faisons gage de leur puissance. Et à ce titre la peur est une arme de destruction massive…

Je suis donc enjoint pour ma part, qui aime à me qualifier « d’homme de paroles » à développer et faire savoir, encore plus qu’avant peut-être, ce à quoi je crois : la pensée, l’intelligence, l’amour, la bienveillance, l’attachement à l’état de droit, les possibilités de développer une autre façon de vivre, de produire, de consommer, de cultiver, de vivre ensemble…, la coopération plutôt que la compétition, l’art, les histoires, la musique… l’intériorité comme un contact avec notre source, la quête de soi et d’une juste place dans le monde, la plénitude et la conscience face à l’hystérie de l’urgence, le soin porté à l’autre dans des pratiques de guérison tant psychiques que physiques, l’exploration de toutes les dimensions de la Vie et de l’existence humaine, pour peu qu’elles ne nuisent pas à mon prochain…

A chacun de nous résident deux forces : l’une qui voudrait dominer le monde et une autre qui voudrait le guérir ; et nous devons toutes les deux les regarder en face…


Parce que notre monde, notre pays, me semblent à un moment tragiquement charnière de son histoire, je crois nécessaire aujourd’hui que le plus grand nombre témoigne de cet engagement, de ces valeurs, en fonction de ce que chacun est, lucidement, sans angélisme aucun. Juste pour que la petite lumière vacillante de s’éteigne pas…

vendredi 10 juin 2016

De là d'où...


" Libro della natura degli animali, XIIème "


"J'ai du reconnaître que ce que j'appelais autrefois mon âme, n'avait absolument pas été mon âme, mais une construction doctrinale sans vie. Il a donc fallu que je parle à mon âme comme à quelque chose de lointain et d'inconnu qui n'existe pas par moi mais par qui j'existe. » Le Livre Rouge de C.G. Jung."

En fait, nous faisons ce que fait le corbeau sur l’image : nous élargissons notre ciel au fur et à mesure que nous allumons des étoiles(1).

C’est un travail de conscience que nous sommes loin de faire en toute conscience, tant une bonne part de ce travail nous échappe complètement(2). Car que maîtrisons-nous exactement dans ce travail de l’âme ? Qui travaille ? Habitons-nous ou sommes-nous habités ?

Dans ce travail de la conscience qui cherche, explore et grandit ; il nous revient d’apprendre à d’abord inviter bien plus qu’à décider. Car en invitant nous ouvrons la possibilité que quelque chose que nous n’ayons pas prévu advienne ; alors qu’en décidant, nous posons bien sûr des actes mais sans savoir exactement si « ce qui a décidé » est réellement le plus légitime et le plus pertinent.

Et comme nous sommes multiples, pour ne pas dire surpeuplés de l’intérieur, poser la question de qui décide en soi, revient à poser la question de : « de quel endroit en ce moment suis-je en train d’agir ? ». Suis-je en train d’agir (penser, faire, vouloir etc…) à partir de l’enfant triste en moi ? Suis-je en train de le faire à partir de ma zone de frustration ? De ma part conquérante ? Rêveuse ? Le fais-je à partir de ma part rationnelle ou de mes capacités d’intuition ? Comment savoir si ce qui décide en soi est réellement en phase avec ce que j’ai besoin pour me sentir heureux, en paix et dans mon plein potentiel ? Par qui et par quoi suis-je agit ? Par une part qui me veut du bien ou par une autre bien plus toxique ?

C'est pourquoi beaucoup d’injonctions dans la littérature du développement personnel, du type « soyez vous-mêmes », « prenez les bonnes décisions », « devenez maître de votre vie » fonctionnent plus comme des incantations que de réelles aides à grandir. Car elles impliquent d’avoir au préalable les bonnes réponses à ces questions.

Par ailleurs, il y a derrière ces injonctions une vision mécaniste et fonctionnelle de la psyché humaine que les faits contredisent constamment. La psyché humaine ne fonctionne pas dans une sorte de rationalité mathématique de bon aloi. Elle procède par symbolisation ritualisation, intuitions, gestation et fulgurances. Elle est comme un être vivant, un animal protéiforme qui vit sa propre vie en fonction de ce avec quoi nous le nourrissons. Pour paraphraser Jung parlant de l’âme, nous existons par lui, bien plus qu’il n’existe par nous. J’aime cette idée que nous sommes habités d’une présence, d’un appel, que nous pouvons appeler « âme » avec lesquels nous co-élaborons nos existences. Que nous nous séparions d’eux, que nous ne les respections pas dans leurs besoins, et alors nos vies peuvent devenir désolation (Et notre époque qui s’en est coupée pourrait si elle le pouvait en témoigner).

Nous devons donc agir à partir de ce quelque chose qui est un peu plus que nous-mêmes. Cette part qui est ce que nous sommes profondément, mais bien plus encore. La question étant dès lors : comment la trouver et l’identifier ? Comment se connecter à notre totalité -ou pour le moins, à notre appel profond- celui qui connaît nos besoins, le chemin qu’il conviendrait que nous empruntions ? Celui qui ne nous mènera pas sur des pistes infructueuses ? En fait, nous nous posons souvent de bonnes questions mais ne les posons pas toujours à la part de nous qui saurait y répondre ! Ou bien encore, nous la posons en ayant décidé au préalable de la réponse à donner !

Entrer dans cet espace d’écoute « d’un inconnu à découvrir » exige à la fois pieds sur terre et tête dans les étoiles, ainsi qu’une capacité à trouver alors que nous ne savons pas exactement quoi chercher. C’est un travail d’ouverture de portes et de possibles, une danse avec l’incertain et l’improbable, un cheminement avec le mystère. C’est une invitation à laisser entrer quelque chose que dans un premier temps nous n’appréhendons pas. L’acceptation, suivie d’un abandon, qu’en nous repose un potentiel qui sait ce vers quoi nous devons aller pour notre accomplissement le plus haut.

Entrer sur ce chemin, c’est comme entrer dans une matrice dans laquelle la métaphore physiologique est on ne peut plus opérante : gestation, attente, digestion, préparation, mise au monde, évacuation, respiration, cycles, mise au monde, vision, aveuglement… Tout un lexique du vivant qui est celui de la psyché et de l’âme.

Pas de chemins tout tracés, pas de plannings prévisionnels, la psyché décide de ses rythmes et de ses besoins. Elle exige aussi silence et retrait du monde. Elle impose ses cycles à la raison. Et puis, entrer dans cet espace, c'est accepter de rendre caduque une immense part des questionnements qui nous agissaient auparavant, comme un grand nettoyage par le vide !

Je suis sur ce chemin-là. En ce moment, peu de mots, peu de projets à courts termes, et même peu de créativité. Une graine germant en terre, invisible à l’œil et silencieuse au monde. Être pour un temps un potentiel en devenir, un incertain sûr de lui. Je vous tiendrai au courant des premières pousses…

(1) : En fait, à bien regarder l'image après coup, il se pourrait que l'oiseau -au contraire- cache peu à peu les étoiles. Mais comme ce n'est pas ce que j'ai vu en premier, je ne change pas le texte !

(2) : Actuellement, les neurosciences affirment que 96 % du fonctionnement de notre cerveau échappent à notre fonctionnement conscient !

lundi 23 mai 2016

Des fuseaux, de l'art de filer et d'autres choses encore


"Eve filant" - Heures à l'usage des Antonins - XVème siècle


En tant que conteur, j'ai longtemps été questionné par le fait que, si dans les contes, il est souvent question de fuseau (l'exemple de la Belle au Bois Dormant étant le plus connu), ou de rouet ; je n'arrivais pas conceptualiser comment ces outils fonctionnaient. Et dans la mesure où je pense que l'on ne raconte vraiment bien que ce que l'on imagine bien, j'y voyais là comme une question en suspens.

Là-dessus, allant voir un ami il y a peu, je vois dans son atelier de coutelier de curieux objet oblongues en bois. Le questionnant à ce sujet, il me dit que ce sont des fuseaux trouvés chez Emmaüs, perçoit mon intérêt, et m'en offre un, allant jusqu'à y rajouter dans sa partie inférieure, une pièce de métal (qui s'avéra datée de l'époque gauloise) dénommée une fusaïolle. Il y a des objets comme ça qui racontent des histoires et dire que je me suis immédiatement approprié l'objet est un doux euphémisme. Je l'ai même posé sur mon autel !

Si la métaphore du tissage nous parle facilement, c'est parce que nous visualisons bien ce travail de croisement de fils. Mais pour filer, encore faut-il avoir du fil... Et le fuseau sert justement à ça.

Expliquer par écrit comment cela marche serait long et laborieux à la lecture, je te laisse donc aller consulter ce lien :



On y apprend donc, que pour faire un fil -par exemple de laine- il faut bien sûr de la laine, qu'il faut la laver, puis la carder, puis enfin on la file. Carder la laine consiste à mettre parallèle des petits bouts de laine partant en tout sens. Un fil étant la mise en bout à bout et en continu d'une multitude de petits fils torsadés et liés ensemble, un fuseau est donc un outil qui, tournant sur lui-même, permet de torsader ces fils. Une sorte de toupie suspendue en l'air. C'est simple dans la conception et incroyablement technique dans la mise en œuvre.

Pour faire œuvre de savoir, le fuseau a été inventé il y a 9 000 ans ; le rouet bien plus tard. Et quand on y pense, c'est une invention extraordinaire, parce qu'à partir du moment où l'homme a inventé le fil, il a pu se vêtir d'autres choses que de peaux de bêtes ! Comment un jour, un être humain en a-t-il eu l'idée ? Peut-être en roulant machinalement entre ses doigts une bourre de laine trouvée sur un buisson d'épines ?
Bien plus tard, le rouet restait plutôt à la maison quand le fuseau était emmené aux champs. Sans doute les femmes filaient-elles tout en gardant les bêtes ? C'étaient des temps où il y avait toujours quelque chose à faire... Et le fuseau est un outil nomade que l'on peut emmener partout.

Celles qui filent disent que cette activité « vide la tête ». C'est une activité qui ouvre la porte de la rêverie, de la divagation dans l'imaginaire. Les doigts s'occupent pendant que l'esprit vagabonde.
C'était (c'est ?) une activité de femme. Dans les contes, les fileuses et les tisseuses sont souvent dépositaires du savoir du Féminin. Elles savent ce que nous les hommes ne savons pas. Filant, brodant, tissant, elles parlent des secrets d'alcôve ou du monde, transmettent quelques savoirs anciens...

On connaît dans la mythologie, la symbolique du fil d' Ariane. Il s'agit de suivre le fil pour aller entre les mondes et ne pas perdre son chemin. Dans les Upanishad, « Sutra » signifie quelque chose comme : « fil reliant le monde et l'autre monde et tous les êtres ». Christiane Singer parlait de la nécessité de suivre « le Fil de la merveille ». Et il existe un conte yddish (pour moi un des plus beaux du monde) qui raconte que le temps qui passe est littéralement tissé de chants et d'amour. Et en Mongolie, par exemple, des bobines de fil sont utilisées pour certaines pratiques chamaniques. Oui, mais l'origine du fil dans tout ça ?

En fait, ce geste du filage au fuseau est une école de l'âme ! Parce que qu'y fait-on ? On y prend des bribes éparses que l'on transforme en un fil grâce à un travail habile et patient. D'une discontinuité et d'un désordre on fait un chemin à suivre. D'un amas anarchique, on fait une direction. De petites bribes de laine ou de coton, on fait un continuum solide pouvant relier une montagne à l'autre ! On créé une chose méticuleusement ordonnée et utile à partir d'un désordre s'envolant au vent si l'on n'y prend pas garde. On créé du sens à partir de l'épars. Il faut de la ténacité pour ce faire, de la maîtrise et beaucoup de patience. Il faut pouvoir s'adapter aux impondérables du matériau de base... Filer dès lors devient une métaphore puissante ; car que faisons-nous d'autre alors, dans nos existences si chahutées, que de tenter de mettre du sens face à la prolifération des événements ? Il revient à chacun d'apprendre à tisser son propre fil. Celui qui le fera passer par les mondes par lesquels il se doit d'aller ; celui qui le mènera sur le chemin de son âme. Il nous revient de mettre, dans un ensemble faisant sens, les bribes de laine que le vent nous apporte ; qu'elles suscitent joie, bonheur, expériences, souffrance, peine, chagrin, émerveillement... Et ce, bien sûr, sans tomber dans le piège de vouloir tout garder, car cela aussi nous devons l'apprendre : apprendre à ne pas conserver ce qui nous est mauvais. Avant d'être cardée, la laine se doit d'être lavée...

Le fil se fait en passant entre nos doigts : que nous serrions trop et le fil se casse, que notre pression soit trop relâchée, le fil s'effiloche... Tenir, retenir, pas trop tenir, ne pas trop retenir. Là encore une école de vie, un juste équilibre à trouver.

Samedi soir, après une journée tout autant exaltante qu'absolument éreintante, je me suis retrouvé à danser des danses endiablées avec des roms de Roumanie. Homme, femme et enfants. Existe t-il une autre culture dans laquelle la musique mettrait tant en joie ? Les hommes alors atteignent une légèreté de ballerine, les petites filles deviennent des princesses et les femmes des reines qui font tourner le monde autour d'elles. Au moment où l'homme m'a invité à entrer dans la danse, je me disais que j'avais des ampoules sous les pieds et que j'avais mal aux jambes. Et puis, une énergie soudaine qui revient, comme un fuseau se mettant à tourner sur lui-même, et la joie de la danse, irrésistible ! Hommes, femmes, enfants, venus d'univers différents, jamais croisés avant, peut-être même jamais recroisés... Des morceaux d'étoupes apportés par le vent. Mais, en ce moment simple et beau, tous, avons-nous eu l'intelligence supérieure de tisser ensemble nos bouts de fils respectifs ; et la Vie alors, en écho, a dansé elle aussi...

Nous sommes des fileurs, tisseurs, brodeurs. Nous tissons le monde de nos rêves en essayant de ne pas perdre le fil...

dimanche 13 mars 2016

Nous sommes des sourciers des pouvoirs perdus



Dans l'étude des contes traditionnels, il est acquis que très souvent la figure de la sorcière était à l'origine celle d'une femme de savoirs, connaissant les rythmes de la nature, proche des grands cycles naturels et le plus souvent experte en herboristerie, et qui fut diabolisée à une époque de christianisation à outrance ; christianisation qui passa par un détournement vers la caricature de beaucoup de mythes et de symboles pré-chrétiens. A noter au passage que la figure du sorcier dans l'imaginaire occidental n'existe quasiment pas, laissant le privilège du mal à la femme, ce qui en dit long sur ses frayeurs refoulées...

Pourtant, de toute évidence, les sorcières existent aussi « pour de vrai » et dans les contes l'une et l'autre -la femme de savoirs et la simple sorcière- ont souvent la même apparence. Elles vivent toutes deux au fond des forêts, sont habillées sans soucis du bien paraître, sont à l'écart du monde des hommes, elles s'adonnent à de curieux rituels, maîtrisent force tours et pratiques magiques, sont proches du végétal et de l'animal bien plus que de la culture humaine... Elles possèdent l'une et l'autre des savoirs que nous ne connaissons pas.

Simplement, à partir de ce qui semble un même savoir ou une même figure, l'une fait le bien, l'autre le mal. Figure ambiguë et complexe qui oblige à se poser la question, tout d'abord de la fonction du mal dans les contes, ensuite de celle des raisons de la bascule dans un camp ou dans l'autre.

Car dans les histoires, la représentation du mal -qui peut être celle de la sorcière comme de l'ogre ou de toute figue prédatrice (Barbe Bleue par exemple)- sont là pour faire en sorte que les forces du bien trouvent à s'exprimer et à se renforcer. Dans le conte merveilleux, le mal ne gagne jamais. Il peut semer la mort et la désolation, mais le bien (souvent incarné par un ou des enfants ou par un jeune homme ou une jeune femme innocents) en viendra toujours à bout ! Le mal permet au héros de découvrir le pouvoir qui repose en lui et qu'il ignorait jusque là. Ainsi donc, cette figure du mal -comme celle du Diable- aurait une double fonction : d'abord nous obliger à voir ce que nous ne voulons pas voir en nous, à éclairer nos zones d'ombre ; d'autre part à réveiller et faire naître une puissance bénéfique qui n'était pas encore réalisée ; entre autre chose en nous obligeant à traverser nos peurs. C'est objectivement d'ailleurs une des fonctions du Diable dans le Tarot qui, entité de la nuit et de l'ombre, en éclairant de sa torche nos ténèbres, nous oblige à voir ce qui nous effraie et en profite parfois aussi, au passage, pour créer une relation de dépendance si l'on n'y prend pas garde...

Le mal dans les histoires a donc une fonction bien précise qui est de réveiller les forces de Vie qui s'étaient endormies. Mais qu'est-ce qui fait qu'un être, homme ou femme, à partir d'un même biotope et d'un savoir très proche devienne soignant, guérisseur ou figure de sorcellerie ? Comme dans la vie, sans doute une histoire de parcours, de fidélité ou de transgression à ceux qui les ont enseignés, à ce qu'ils ont fait de leurs épreuves, à comment ils ont été aimés, tutorés, formés, portés. Et là, je ne peux que renvoyer à Star Wars et à la figure de Dark Vador...

En fait l'un (ou l'une) reste dans la demande insatiable de satisfaction de son ego et de ses manques, alors que l'autre œuvre pour le bien d'autrui. L'un se fait prédateur, l'autre se met au service. L'un affaiblit son prochain pendant que l'autre le renforce. Pour faire court, l'un est sorcier, l'autre est sourcier. Étymologiquement, le premier « jette des sorts », le deuxième « fait surgir ». Le premier prend, l'autre donne. L'un bloque pour prendre, l'autre fait rejaillir la force de vie qui était enfouie. Histoire de pouvoirs : l'un se nourrit du pouvoir de son prochain en l'affaiblissant, l'autre redonne le pouvoir à son prochain et ainsi le renforce.

Figure duale vieille comme le monde que l'on peut poser sur bien des contextes. L'économie néo libérale ne serait-elle pas une sorte de sorcellerie affaiblissant les uns pour renforcer les autres ? Dans un autre contexte entre le chamane qui soigne et guérit en ayant à cœur le souci bienveillant de l'autre et le sorcier qui se fait payer pour affaiblir certains au profit d'un autre... Même cas d'école ! Le chamane ne fait rien sans la demande et le consentement de son « client », le sorcier en fait fi.
Et même dans un contexte de consultation de... Tarot par exemple... Entre celui qui s'enrichit en formulant à son client que ce qu'il a envie d'entendre (vous savez, par exemple, ces consultations par téléphone taxée à la minute que l'on peut trouver par petites publicités dans certains journaux...) et celui qui fait en sorte de redonner à celui, ou celle, qui vient le voir une part de sa responsabilité, de son autonomie et de son pouvoir personnel.

Restons un peu dans cette sphère du soin à la personne, car cela résonne étrangement avec ces histoires de sorcières. Les bons thérapeutes, les bons chamanes, les bons tarologues, tels que je le conçois, ne sont pas des sorciers mais des sourciers. Ils œuvrent à redonner à chacun la part de pouvoir qu'il a perdu. Ils ne sont pas là pour faire à la place de l'autre, pas là pour raconter des balivernes flatteuses, pas là pour placer l'autre sous emprise (entre autre pour qu'il revienne...). Ils sont là pour redonner une marge de manœuvre et d'autonomie. A charge pour eux de trouver les bons mots pour que le patient (ou client) puisse se l'approprier. Nous sommes des sourciers des pouvoirs perdus. Nous creusons, forons, éclairons, cherchons pour que rejaillisse une force de vie qui s'était égarée ou perdue. Nous redonnons force et vie à ce qui a été perdu (et pour revenir au Diable dans le Tarot, l'eau qui coule derrière lui ne serait-elle pas la trace de cette source que nous nous devons d'aller chercher quitte à devoir passer par l'ombre qu'il représente ?).

Cela nécessite à celui qui est dans cette position (tarologue, psychothérapeute, chamane, guérisseur ou autre...) un vrai travail sur lui. Une ascèse. Et c'est probablement ce travail-là que le « sorcier » ou la « sorcière » n'a pas eu l'occasion de faire, trop fragile pour aller chercher en lui.

Ainsi donc, deux figures s'appuyant sur de mêmes savoirs peuvent indifféremment, comme dans les contes merveilleux, devenir être de bien ou porteur de mal. Dans un registre moins explicitement moral ; l'un a une éthique, l'autre est un prédateur qui parfois même s'ignore. Faisons le vœu que comme dans ces histoires si anciennes et édifiantes, ce mal qui s'incarne soit à même, malgré tout, de réveiller les forces vives de la vie pour que les sources enfouies à nouveau jaillissent... Éternel recommencement...

Et une base de réflexion sur l'éthique !

Pour celles et ceux qui ne connaîtraient pas, j'ajoute comme il en est question dans le texte l'arcane du Diable dans le Tarot de Marseille (version Jodorowsky) :


dimanche 21 février 2016

Lettre à mes ami(e)s

Robert Doisneau : le violoncelliste

Lettre à mes ami(e)s

Fontainebleau, le dimanche 21 février 2016

Amis, j'ai eu envie de vous écrire. J'aurais pu le faire par mail, mais un envoi groupé pour une missive personnelle ; j'ai rechigné un peu. Paradoxe des bonnes décisions ; j'ai donc décidé de la rendre publique !

J'ai eu envie de vous écrire parce que depuis plusieurs mois je m'en veux de vous délaisser. Oui : pas d'invitation, peu d'appels téléphoniques, peu de visites (voir pas du tout). Non pas que je ne pense pas à vous, vous, les Nathalie, Les Françoise, les Armand, les Philippe, les Jean François, les Maria, les Christine, les Florence (oui, beaucoup de femmes, c'est comme ça!), -et je prie ceux qui se sentiraient omis de m'excuser par avance- mais je suis entré en solitude.

Pourtant, je pense à vous, souvent, si ce n'est tous les jours. Je garde pour vous une tendresse indéfectible et une reconnaissance infinie pour ce que vos présences, vos coups de main, ont apporté et apportent dans ma vie.

Entré en solitude, disais-je. A cela deux raisons, pas des moindres, et qui se rejoignent peut-être pour n'en faire qu'une. Mon entrée dans la Voie du tambour et le séisme du mois d'août 2014. Les deux, chacune à leurs manières, m'ont obligé à la solitude. La première parce qu'il faut du temps, de la présence, de l'énergie, de l'attention au monde pour la vivre intelligemment et profondément. La deuxième parce qu'il a été décidé une bonne fois pour toute, qu'un tel événement ne pouvait arriver pour rien, et qu'il m'oblige à me poser la question de tout ce que je n'ai pas su voir me contraignant, de ce fait, à une remise en cause profonde de mes fonctionnements.

J'insisterai sur le fait que tout cela n'est plus vécu de manière douloureuse. La vie a été très douce et aimante avec moi depuis. Elle m'a même offert de vivre une belle histoire de cœur et d'âme avec une femme chère à mon cœur dans la région de laquelle je suis du coup souvent, m'éloignant là encore de vous.

D'autres, sans doute, s'y prendraient différemment, multipliant les sollicitations sociales par envie et besoin de s'inscrire pleinement dans le monde. Je suis pour ma part entré dans une ascèse, parce que je sais devoir en passer par là. Étymologiquement (voyez, je ne me refais pas...) « ascèse » a la même racine que le mot « exercice ». Oui, je m'exerce. J'exerce mon âme a comprendre ma place dans le monde, à chercher ce que je suis vraiment et quel doit être le sens de ma vie à venir. Le silence et la solitude m'y aident. Je ne perçois certains choses qu'à partir d'eux. J'ai atteint un âge où la question de notre finalité ne peut pas ne pas être posée (et ma mère qui est entrée dans un étrange espace intermédiaire est là pour me le rappeler). Alors je cherche. Et comme je dispose de peu de temps (j'ai quand même un travail qui me prend beaucoup et beaucoup d'autres activités qui me prennent tout autant : le Tarot, la Voie du tambour, l'écriture, la musique, le conte...) ; alors, pour un temps, je me suis un peu retiré du monde. De votre monde, vous que pourtant j'aime tant.

Ce n'est pas un oubli, pas un abandon, pas un dédain. Juste un besoin profond pour ce qui me concerne.

Je vis près d'une forêt et son monde -presque- pourrait suffire si j'y ajoutais les présences attentives rencontrées sur la Voie du tambour. C'est là un piège dans lequel je n'ai nulle envie de tomber. Je veux être et vivre pleinement dans la vie comme elle va, avec ses difficultés, ses contraintes, ses joies et ses satisfactions. Je veux dire par là que si je m'isole momentanément, je me sens relié à vous bien plus que fortement et je voulais vous remercier de ce lien.

Je songe à faire vers les beaux jours une crémaillère à retardateur. Vous y serez bien sûr invités si je concrétisais la chose.

Dans l'attente, je vous embrasse sur mon cœur en vous remerciant à nouveau de votre présence et de votre patience.

Et pour clore ce texte, j'ai l'élan de partager avec vous le texte d'une chanson écrite il y a un peu plus de trois ans. Elle s’intitule « Amis » je me dis qu'elle est de circonstance...

Amis, le temps nous est venu,
le temps ami de nos enfances,
le temps nous apprend la patience.
Nous partirons matin venu,
le temps qui passe nous laisse nu.

Aller, O aller et venir,
Nous perdre ; courir à perdre haleine.
Oublier les peurs, les regrets,
Le temps est roi de nos chemins.

Parents, enfants, au loin s'éloignent,
amis s'éteignent, amants s'étreignent,
sur les plages nos enfants effacent
les traces que nous avons laissées
en attendant la nuit tombée.

Aller, O aller et venir,
Nous perdre ; courir à perdre haleine.
Oublier les peurs, les regrets,
Le temps est roi de nos chemins.

Dans quelles clairières, pour quelles prières,
amis, nous retrouverons nous ?
Combien d'amis seront tombés ?
Combien d'enfants nous seront nés ?
Combien de baisers envolés ?

Aller, O aller et venir,
Nous perdre ; courir à perdre haleine.
Oublier les peurs, les regrets,
Le temps est roi de nos chemins.

Amis, le temps nous est venu.
Feuilles, le vent emportera.
Amis au loin dispersera.
Nous partirons matin venu,
Riches de nos baisers perdus.









dimanche 31 janvier 2016

Les maisons de retraite


Et puisque ce texte parle de lignée, en voici une partie d'une : ma mère, moi et mon frère, mes enfants. Tous à peu près au même âge. Il faudrait bien sûr ajouter mon père (je n'ai pas de photo de lui enfant) et la fille de mon frère, ainsi que les mères respectives de nos enfants...





Les maisons de retraite médicalisées sont des endroits hors du monde. Un entre deux. Peu à peu, les résidents s'y dépouillent des lois de la vie sociale pour plonger dans un territoire que nous, plus jeunes, ne pouvons qu'imaginer. Où vont-ils ? Qu'attendent-ils ? Pas seulement la mort ; ce serait trop simple. Ils attendent que quelque chose se dépouille et surgisse ; une compréhension peut-être. A moins que, tout simplement, ils n'attendent d'être prêts à passer de l'autre côté, ou qu'en cas de peur trop forte, les choses ne se fassent complètement à leur insu..

Nous ne savons pas encore, nous, actifs encore valides, ce que ce travail implique ; tout occupés que nous sommes à rechigner devant l’inéluctable de notre propre mort, un jour, le plus tard possible.

Les personnes qui sont là ont déjà faits tant de deuils, accepter tant de renoncements : renoncement à rester chez soi, renoncement à être autonome, renoncement à aller faire les courses, à être « comme avant », renoncement à la santé, à la jeunesse, à l'amour, eux souvent veuves ou veufs...
Certaines (il y a infiniment plus de femmes que d'hommes) gardent quelques traces de coquetterie : une jolie barrette fleurie dans les cheveux, un foulard peut-être offert par les enfants. Et il n'est pas difficile de voir en leurs visages flétris celui de leurs vingt ans. Parce que, et cela est le grand mystère, même au-delà de la dégradation de leurs capacités cognitives, reste quelque chose d'infiniment respectable : leur âme et la trace indélébile de la vie qui les a traversés et les traversent encore. C'est à cela qu'il faut s'adresser.
Vient un moment, peut-être, sans doute, où tout cela s’efface. Comme cette femme couchée qui ne s'exprime plus que par cris. Beaucoup pourtant mettent un point d'honneur à garder une dignité renversante, malgré ces mains -professionnelles mais aussi tellement bienveillantes pour ce que j'en ai vu- qui les nettoient de ce que le corps élimine, malgré ces toilettes que l'on ne peut plus faire tout seul, malgré ce corps qui ne nous porte plus et qui exige de nous faire déplacer dans des cocons de tissus suspendus à d'étranges portiques à roulettes, malgré ces mots qui nous échappent, cette mémoire qui disparaît...

Dans quel monde plonge alors la psyché ? En quelle mystérieuse attente se résout-elle ? Peu à peu, les fonctions les plus élémentaires commencent à disparaître. On mange de moins en moins, on oublie jusqu'à la soif, on dort beaucoup, on ne contrôle plus ses muscles... Comme une lente régression psychique qui nous ferait remonter jusqu'à notre prime enfance. Quelle travail exactement exécute ces âmes ?

Certains restent entourés de leurs proches : enfants, petits enfant, arrière petits enfants, qui viennent les voir les soirs de semaine ou les week-ends. D'autres n'ont plus de visites, ou si peu. Comme si parfois l'oubli social précédait la fin à venir. Sur quelques maigres étagères dans les chambres, quelques souvenirs ; des objets à la simplicité touchante, et surtout des photos ; d'eux plus jeunes, de leurs descendants ou du conjoint qui n'est plus. Toute une vie résumée à presque rien ; que les enfants conserveront un temps et puis mettront dans des cartons jusqu'à ne plus savoir quoi en faire.

Chacun de nous, qu'il le veuille ou non, est un pont entre générations. Le prolongement d'une lignée sur laquelle il est un point par lequel passe un temps, affects, biens, projections, rejets, identifications... Un passage de témoin à double sens : d'abord les parents qui s'occupent de leurs enfants, les élèvent, les font grandir, leur transmettent le meilleur et le pire ; et puis, un jour, les enfants qui à leur tour prennent soin de leurs parents, comme une sorte de boucle éternellement répétée, reconduite, réinventée. Prendre soin de sa lignée implique d'avoir au préalable pris soin de soi. En l'absence de ce travail, on répète à l'envie les mêmes schèmes malades ; le devoir et la contrainte prenant le pas sur l'amour. Et puis, paradoxe, mais c'est peut-être là le propre de l'amour, c'est en prenant soin de l'autre que l'on nourrit en soi des richesses et une vie que l'on ne soupçonnait pas toujours.
Notre lignée est un bien commun partagé par des générations et des générations qui se le remettent pour le meilleur et pour le pire. On peut bien sûr le refuser, et sans doute est-il nécessaire, un temps, de le faire. Mais vient toujours un moment où ce qui n'a pas été fait attend de l'être, nous empêchant alors d'aller plus loin. Il ne s'agit pas de prendre à n'importe quel prix. Il s'agit de prendre le bon bien sûr, mais aussi de faire en sorte de nettoyer, soigner, ce qui nous a été légué de malade pour enfin s'en émanciper, pouvoir vivre pleinement et en libérer la génération qui nous suit.

Il est difficile pour nous, simples visiteurs, de trouver les mots justes devant ces mémoires qui vacillent, ces corps qui s'affaissent. On voudrait pouvoir parler « comme avant » et cela est impossible. Alors, par empêchements successifs, par petites compréhensions mises bout à bout, on découvre la réponse : la disparation progressive des mots, le désintérêt spectaculaire pour les choses de notre monde (y compris pour nous-mêmes), la volatilisation de la mémoire et même parfois de sa propre identité, obligent alors le visiteur à travailler sur la présence pure. La présence d'amour pur.
Ainsi ai-je vu l'autre jour un couple visitant la mère de l'un des deux, assis tous les trois autour d'une table. Pendant tout le temps de la visite, la femme, yeux fermés, mutique, complètement absentée d'elle-même, et les enfants là, présents, dans le silence contraint, juste pour être là, avec elle. En les voyant tous les trois, je me suis dit deux choses : d'abord que j'avais bien de la chance de pouvoir encore échanger quelques mots avec ma mère ; ensuite que ces deux-là avaient compris l'essentiel et qu'il me revenait d'apprendre à en faire autant.
Je me suis dit aussi que prendre soin de ceux qui nous ont offert de vivre cette expérience de l'incarnation était aussi un moyen de grandir, que c'était aussi un don que l'on se faisait.
Prendre soin de ceux qui nous ont précédé comme de ceux qui nous suivent. Une admonestation à nous accomplir. Le temps d'une vie est court, à peine un souffle ; et combien alors chaque seconde est précieuse. Rien de pire qu'une vie gâchée, perdue juste par inattention. Une obligation alors à la vigilance à vivre...


jeudi 14 janvier 2016

L'Un bat go ? Non ; lumbago



Bowie est mort (et la photo ci-dessus prise le jour de son anniversaire trois jours avant sa mort semble nous murmurer que certaines personnes peuvent être aussi belles à l'orée du grand passage qu'en leurs vingt ans...). Jean Marie Pelt est mort. Michel Galabru est mort. Lemmy est mort. Les artistes sont comme des amis qui nous accompagnent ; on grandit avec eux, les pensant comme des présences tutélaires rassurantes. Et puis ils prennent le large nous laissant comme orphelins.
J'arrive à un âge où les légendes de mon adolescence encore vivantes se font la malle. Bowie a arrêté la scène à peu près à l'âge que j'ai. Lemmy, euh... pas vraiment ! Galabru a joué presque jusqu'au bout. 69 ans, 70 ans, 90 ans... Loterie joueuse...
Ils sont morts donc, et ma mère -quant à elle, a décidé de perdre sa mémoire et de faire fi de la réalité géographique où elle se trouve. Tu me diras, c'est pratique : admirons cette capacité à se penser ailleurs qu'en une maison de retraite, en s'imaginant parfois vivre encore chez soi. Admirons cette capacité à oublier tous les souvenirs pesants. Et vu qu'elle ne mange pas, j'imagine qu'elle doit se sentir toute légère. Évidemment pour les enfants, appréhender le fantôme qu'elle devient est une autre histoire... Il faut juste garder l'amour...
Ils sont morts, ma mère est en train de jeter sa mémoire dans un grand trou noir, et je sais devoir changer de vie, de métier, de région... Je sais devoir le faire, mais je ne sais pas comment le faire. Du coup, beaucoup de réflexions, d'hésitations, de perplexité devant les chemins à prendre. Un travail en cours, souterrain pour une part. Un jour (le plus tôt possible) tout deviendra clair et alors je saurais. Pour l'instant, ça couve.
Du coup, mon dos n'a pas supporté. Alors, il s'est tendu jusqu'à se bloquer. Cela s'appelle une lombalgie musculaire. Oh ! Il a certes pris pour prétexte quelques heures de jardinage, là-bas dans les terres de l’Émerveillée ; mais personne n'est dupe ! Du coup, arrêt maladie. Immobilisation forcée. Et pour l'instant, pas même la possibilité de travailler de l'intérieur toutes ces choses-là, vu que je suis complètement abruti, d'abord par la douleur, ensuite par les médocs.
Ce matin, j'ai fait la vaisselle et c'était comme une grande victoire sur le monde. Demain, ça ira sans doute encore mieux.
Nos corps nous parlent mais nous ne les entendons pas toujours. On le sait maintenant : corps et esprit ne sont pas séparés, et la conscience survit au cerveau. Le corps pense, à sa manière, mais nous ne l'écoutons pas. Alors il insiste. Nous nous extasions à juste titre sur notre cerveau et reléguons trop souvent le corps aux basses œuvres, alors qu'il est aussi un chef-d’œuvre de cohésion fonctionnelle et énergétique absolument renversant. Nous cherchons la beauté aux confins de l'univers (et elle y est aussi) quand nous habitons un des écosystèmes les plus complexes, merveilleux, parfaits : nous.
Si chacun avait le même infini respect de ce qu'il vénère habituellement pour ce qu'il est vraiment, le monde serait sans doute différent. Non pas tant, « nous » ; égos temporaires obnubilés par nos transes intérieures, mais ce que nous sommes réellement : une conscience parfaite incarnée en un écosystème appelé « corps » absolument fabuleux dans son fonctionnement. Être en vie est une chose parfaitement extraordinaire, même si on a mal au dos. Et comme il semble bien que la conscience va d'une incarnation à une autre, cela promet encore de longs et beaux voyages... (Tu peux douter, mais en fait sur ces questions, on continue de penser la vie, la mort, l'énergie, la matière... comme au 19ème siècle, alors que, même la science, est entrée depuis dans un autre paradigme que l'on n'a pas intégré et qui n'a plus rien à voir. Comme le fait, par exemple que c'est l'énergie qui crée la matière et non l'inverse !).
Sur ce que je dois faire de mes prochaines années, je ne le sais pas encore. Je sais simplement qu'il faudra que la forme que ça prendra honore et serve cette mirifique beauté que représente le fait d'être en vie.
Sur ce, mon dos me rappelant à l'ordre, je retourne m'allonger...