lundi 17 octobre 2016

Nos âmes sont des trapézistes qui ont parfois des cals aux mains

Les Ailes du désir - Wim Wenders


Il est difficile d'accepter totalement le fait, que les choses et les êtres semblent être reliés entre eux par des liens de causalité qui échappent, pour une bonne part, à notre conscience ; comme si l'univers était régi par d'autres logiques que nous ne percevons pas. Ces autres causalités n'excluent pas les liens de cause à effet logiques que nous appréhendons au quotidien, mais s'y ajoutent. Trop souvent nous pouvons constater des coïncidences, des connexions dont l'éclatant éclat rendrait l'explication par le simple hasard plutôt hasardeuse, voire irrationnelle...

Et tout se passe, comme si « grandir », se développer en conscience, revenait ni plus ni moins à élargir nos champs de perception et de compréhension. Grandir, se construire, c'est passer d'un couloir à la ligne d'horizon et de la ligne d'horizon à plus loin encore. Non pour fuir, mais pour habiter des espaces, des champs d'expérience de plus en plus vastes.

Curieuse trajectoire que celle de vivre. Cette expérience éphémère, cruelle tout autant que jouissive, qui nous oblige un jour à mourir. Et curieuse chose, qu'alors que dans le meilleur des cas nous avons passé notre existence à essayer d'ouvrir les portes, les derniers instants semblent focaliser notre conscience sur un faisceau de plus en plus étroit. Peu à peu, la préparation à la mort évince tout ce qui pourrait l'encombrer : les remugles du monde, les conversations mondaines, et même le souci de l'autre.

Le médecin m'a appelé il y a trois jours pour m'informer, et m'associer, au fait, qu'il devenait inutile et déraisonnable de poursuivre les traitements pour ma mère, et que le moment était venu de la mettre sous morphine. Et vois comme la psyché humaine est curieuse : je lui ai répondu et donner mon accord (que je ne regrette en aucune façon) presque comme un automate. J'étais au travail, dans une bulle où les émotions peuvent être mises à distance. Ce n'est qu'après avoir raccroché que je me suis rendu compte ce que cela signifiait et qu'alors la vague émotionnelle est montée. Et ce n'est que plusieurs heures plus tard, en fin de journée, qu'ayant mon frère au téléphone, il a utilisé l'expression de « soins palliatifs » et que j'ai réalisé que c'est de cela qu'il s'agissait. Moi qui suis habituellement si enclin à nommer les choses... Comme si l'émotion, en effet, provoquait sidération et panne de langage. Je n'ai pas nommé de suite ce qui était en jeu.

Si je raconte cela, après l'introduction de ce texte, c'est parce que j'ai compris alors quelque chose d'important. C'est que divers pans a priori distincts de ma vie étaient en fait reliés. La difficulté à trouver une configuration professionnelle qui me permettrait de partir vivre près de l’Émerveillée en ses terres, tous ces projets que je ne parviens à développer comme je le voudrais : les consultations de Tarot, les contes et ce nouveau spectacle dont je n'ai pour l'heure encore pas parlé, cet en-sauvagement social qui me fait me retirer un peu du monde, ces difficultés financières qui me mettent dans divers empêchements... Comme si ce temps d'attente de la mort à venir imposait son tempo. Un tempo lent, profond, souterrain, dense et lourd. Comme si cette attente faisait contagion et recouvrait tout de son linceul, comme le silence après la neige.

Il ne s'agit pas de n'importe quelle mort. Il s'agit de celle de ma mère. Oh non pas que j'eusse avec elle une relation idyllique ! Nous eûmes elle et moi une relation complexe et douloureuse. Mais là, où son départ semble approcher, une part de moi entre comme en résonance empathique avec elle. Comme un ultime travail qu'elle et moi aurions à faire. Quelque chose qui n'est pas de l'ordre de la rationalité psychique, mais d'un travail d'âmes qu'il nous reviendrait d'accomplir.

Ce travail, je le laisse pour l'heure dans le secret des choses. C'est là qu'il doit être, car ces choses ont besoin de mystère comme une voiture d'essence. Je ne sais les raisons objectives qui m'incitent à faire ce travail. Je sais simplement qu'il me revient de passer par là comme si ce deuil à préparer, cet accompagnement à effectuer, devait me permettre de m'émanciper de bien des ombres qui rôdent depuis tant d'années et comme si le départ d'une âme pouvait permettre à la mienne de prendre un autre envol, une fois désentravée des liens qui l'empêchaient...

Et puis, pour terminer ce texte, cette phrase tirée d'un livre absolument magnifique d'une « femme-medicine » amérindienne, Brooke Medicine Eagle (« Marcher sur le chemin sacré de la femme bison blanc » aux éditions Vega) : « La qualité de présence que j'apportais dans une situation était directement proportionnelle à celle que je pouvais en recevoir ». Et c'est bien de cela qu'il s'agit ; travailler sur la qualité de notre présence afin que nous puissions recevoir de chaque événement ce que nous avons besoin d'en apprendre dans sa plus parfaite expression.

mardi 27 septembre 2016

Si vivre est un rêve

La fontaine amoureuse - Guillaume de Machaut

Si vivre est un rêve, combien de rêves faisons-nous en une vie ? Et quel est le prix à payer pour passer d’un rêve à un autre ?

Il y a deux ans, c’est avec une brutalité qui l’étonne encore aujourd’hui que le Voyageur avait été expulsé du rêve qui était alors le sien. Il aurait pu y perdre son âme à jamais, mais il faut croire au contraire que cette expulsion lui aurait été nécessaire ; puisque, au contraire, cette plongée dans les ténèbres de l’âme et du cœur lui avait permis de renouer avec des parts de son âme qu’il avait perdues.

De cette époque de l’après choc, il garde un souvenir en partie flou, étonné quand il relit ses textes d'alors de l’incroyable puissance qui s’en dégageait et qu’il a depuis perdue. Quand il tente d’exprimer ce qui a contribué en quelque sorte à le sauver ; une des choses qui lui revient en premier, c’est cette idée qu’une déflagration aussi énorme ne pouvait être advenue pour rien. Ce fut alors comme un mantra. Au-delà de la douleur, ce qui le faisait tenir : la conviction qu’il y avait quelque chose à comprendre de ce chaos, qu’il en sortirait grandi, réinitialisé, pour ne pas dire ressuscité. C’est de la magie du sens enfin trouvé que renaissent les Phénix.

Ainsi donc, il était comme revenu d’entre les morts, rejouant à sa façon l’épopée mythologique du héros revenu des Enfers. Il s’est au fil des mois reconstruit une vie douce et agréable, riche d’une conscience élargie dans laquelle il respire au plus large.

Mais, ce dont il se rendait compte aujourd’hui, c’est que l’on ne passe pas comme ça d’un rêve à un autre. Ce qui a été coupé doit être en partie renoué, ce qui a été brûlé doit faire place aux jeunes pousses, ce qui a été irrémédiablement perdu doit être remplacé, ce qui a été éclairé comme néfaste doit être évacué, ce qui a été jugé mort doit faire place au renouveau. Entre deux rêves, il y a donc ce tenace et long travail de l’âme qui doit quitter son ancienne gangue pour créer un espace nouveau, un autre potentiel d’accomplissement. Deux ans déjà de ce travail dans un presque repli du monde, comme une ascèse assumée qu’en partie. Revenir des ténèbres pour faire comme avant ? Non merci. Si tout cela « ne s’était pas passé pour rien », il revenait au Voyageur d’aller jusqu’au bout de la mue, car sinon à quoi bon ?

Ce qui était en train de naître était une autre façon d’être au monde ; une nouvelle vie, un nouveau métier, une nouvelle histoire d’amour, une nouvelle mission de vie, des curiosités plus sélectives, une nouvelle lucidité sur ce qui l’anime. Il était bavard ? Le voilà silencieux. Il aimait s'occuper des affaires du monde ? Il s'en éloigne. Il aimait les fêtes et le bruit ? Il va vers le silence et la solitude. Il avait une passion pour les spectacles. Ceux-ci l'ennuient trop souvent. Il aimait débattre jusqu'à plus soif ? Il ressent de moins en moins le besoin d'avoir raison... Il essayait de n’être plus dupe de rien, autant que cela soit possible, et, tout en faisant en sorte de se maltraiter le moins possible, il s’observait et s’imposait une discipline assez rigoureuse. Réveil à six heures tous les matins, étirements, méditation, pratiques sur la voie du Tambour, exploration de nouveaux espaces aux vertigineux possibles, nouveau rapport au monde, nouvelle façon d’être au monde, renaissance… Il essayait de ne s’enfermer dans rien évitant de faire de ses croyances des certitudes, de ce qu’il comprenait un outil de pouvoir. Il mettait au monde un nouveau lui-même, meilleur, plus proche de son âme, comme nettoyé du dedans, plus aimant et plus libre aussi.

Cette voie du Tambour sur laquelle il allait maintenant l’obligeait, à sa façon, dans cette conviction que sur ce chemin, ce qui nous était offert l’était en proportion du travail intérieur que nous faisions. Il ne s’agissait pas que de se servir, il s’agissait de servir aussi. D’élargir en nous pour faire entrer l’immense, d'ouvrir en grand pour que la lumière rentre, de mettre à jour nos ténèbres pour qu'ils perdent de leur pouvoir. C’était là chose difficile à appréhender pour qui n’était pas dans cet espace-là, et il n’essayait plus depuis longtemps de justifier quoi que ce soit, ayant fait le tour de pas mal d’identifications par définition illusoires… Il avait été, dans l’ordre, musicien, directeur culturel, conteur-écrivain, tarologue, comme autant de vêtements sociaux qu’il enfilait et comme autant de personnages dont il endossait les rôles. Il apprenait dorénavant à développer quelques-uns de ses dons, à les servir même parfois, mais sans qu’il n’y ait plus aucune identification au rôle, ni saisie. Juste un travail à faire, une vocation à faire vivre, un espace libre et ouvert dans lequel il évoluait… C’est presque un koan zen : qu’est-ce qui nous meut quand ce n’est plus l’identification égotiste à une fonction ? C’est quoi, par exemple, « être conteur » quand on a plus besoin d’être reconnu dans cette enveloppe sociale ? Voire que l’on n’en fait plus une nécessité intérieure ?

De cette mise au monde en un nouveau rêve, l’essentiel n’était pas encore abouti. C’était un travail en cours, avec ses hauts (souvent) et ses bas (souvent). Un travail sur ses limites. Paradoxe des situations de mise à nu : les possibles que cela libère viennent se fracasser contre nos propres limites.

Le Voyageur se sentait entre deux rêves. Une pousse survivante d’un feu de forêt et déplacée sur un autre terrain. Tout cela n’avait pas encore pris, tout cela était encore dans les germes d’un rêve, mais, il n’en doutait pas, bientôt tout cela s’accomplirait dans la matière. Alors ce serait le véritable début de sa nouvelle vie en son nouveau rêve. Il apprenait à accepter que cela prenne du temps, d’autant plus taraudé par l’âge qui avance. Équation malhabile : apprendre à prendre son temps quand on sait que le temps imparti s’amoindrit. Se dire alors, que l’important n’est pas de tout réaliser en une vie, mais d’essayer d’aller, non pas le plus loin possible - c’est excessif- ; mais le mieux possible, -c’est plus sain. L’espace semble infini et les myriades de rêves possibles aussi. C’est dans cet espace de potentiels que l’âme exulte. On peut pourtant se choisir un rêve que l’on croit être le nôtre et qui ne l’est pas. On peut se tromper de rêve et prendre par mégarde celui d’un autre. On peut être brûlé par notre rêve si on ne se respecte pas suffisamment. On peut confondre rêve et cauchemar si le rêve choisi n’est pas suffisamment aimant des êtres de ce monde. Il faut écouter mille voix avant d’entendre la nôtre. Il faut écouter la nôtre pour entendre la grande voix du monde… Alors, viennent les chants…



dimanche 11 septembre 2016

Apprendre à vivre


Entre le grand âge et le grand départ, il y a comme une zone grise, un indéterminé, un mystère, dont somme toute, on parle peu, qui peuvent durer longtemps, et qui nous laissent démunis et malhabiles.

Grande confusion cognitive, corps souffrant, échappant à tout contrôle, réduisant petit à petit toutes ses fonctions, langage qui peu à peu disparaît, mémoire qui s'envole...
De celles et ceux qui traversent cette zone, nous sommes souvent les enfants. Ils nous ont donné la vie, nous ont élevés plus ou moins bien, ou pour le moins autant qu'ils le pouvaient, et par ce retournement face auquel toute dérobade serait trahison, ils attendent maintenant que nous fassions pour eux ce qu'ils ont fait pour nous.
Ils demandent des soins, pour lesquels l'expertise nous manque. Ils demandent une présence permanente que nous ne pouvons de toute façon donner, alors nous allons les voir, quand nous le pouvons, dans ces maisons de retraite au nom à consonance administrative : les EPADH Établissements pour personnes âgées dépendantes ou handicapées.

Être en ces lieux nous oblige à la Présence. Parce que lorsqu'il n'y a plus les mots possibles -ou si peu-, quand les paroles de réconfort peuvent très vite sonner faux, il ne reste que la Présence. Quand il n'y a plus de mots à échanger, plus d'idées sur lesquelles discuter, plus de projets à faire et de moins en moins de souvenirs, il reste la présence du cœur. Et aussi, oui, parfois la peur.

Devrai-je moi aussi en mes derniers mois ou années, vivre cette souffrance-là, ce corps qui se dérobe à moi y compris dans ses aspects les plus socialement humiliants, cette disparition progressive au monde ? Moi, qui, comme tout le monde, rêverais d'une fin tranquille et paisible... Et pourtant la douleur, terrible, lancinante... On pense en général  maladies fatales, mais il n'y a pas que celles-ci... Bien des contextes aboutissent au fait qu'une personne ne supporte plus d'être touchée, même légèrement, sans crier de douleur... Avec pour conséquence de rendre même les caresses et les gestes d'aide difficiles. Et cet appétit qui disparaît alors que l'envie de vivre est encore là ; et ces jambes et ces bras bleu foncé tirant vers le noir ; et ce corps qui ne nous porte plus ; devrai-je moi aussi en passer par là ?

Oui, il y a le désemparement et il y a la peur. Mais au-delà ? Car ceux qui meurent sont là pour nous apprendre à vivre. Et en ces corps décharnés, et en ces êtres ayant parfois égaré leur raison, il y a encore de cette étincelle de vie, déposée en eux au moment de leur conception qui ne s'éteindra qu'au tout dernier moment (et même peut-être après ?). Et cette étincelle là, il faut l'honorer et la servir jusqu'au bout du voyage. C'est à elle qu'il faut s'adresser. C'est elle qui fait, qu'encore et parfois contre toute raison, la vie s'acharne et renâcle à partir. Jusqu'à très tard dans le processus inexorable, il est encore possible de voir ce que fut la personne que l'on visite.

Les médecins et les équipes soignantes s'occupent -pour ce que j'en connais avec un grand dévouement et un grand professionnalisme- des corps et des fonctions vitales : dormir, se soigner, manger (quand c'est possible), boire, être confortablement installé, être propre... Mais qui s'occupe de leur âme ? Qui parle à l'étincelle qui est encore en eux ? Je pose des questions sans avoir les réponses...

Hier, en méditation après l'avoir vue la veille, j'ai été traversé, littéralement, par la douleur immense de ce que vivait ma vieille maman. Son désarroi, sa souffrance, sa peur, sa solitude affective et cet élan encore en elle. Ce fut sur le coup terrassant. Un exercice de compassion et d'empathie grandeur réelle qui me laissa exsangue. Et puis, immédiatement après cette expérience terrible, une injonction : elle n'a pas besoin que tu rajoutes de la souffrance à sa souffrance. Tu n'as pas à devenir sa souffrance. Elle a besoin de sentir en toi, au contraire, circuler la vie dans toute sa splendeur. C'est cela qui l'aidera. Et d'un seul coup, observer tranquillement ce qui m'avait traversé. L'accepter, le considérer mais ne pas m'y abandonner émotionnellement...

Cela m'a rappelé un propos de Matthieu Ricard interrogé peu de temps après le séisme au Népal, et qui disait : « bien sûr que j'ai pleuré, mais très vite, je me suis dit que ce dont les népalais avaient besoin ce n'était pas de mes larmes, mais de l'aide que je pouvais leur apporter. ».

La notion bouddhiste de « non-attachement » est parfois perçue en occident comme un appel à d'indifférence. Cette confusion trompeuse parfois en méditation, quand tu ne ressens rien et que tu te dis : « super, c'est cela la sagesse ! ». C'est sans doute pour cela que le bouddhisme insiste tant sur la compassion, l'amour et l'empathie. Mais même ce concept de compassion peut être mal compris. Il ne s'agit pas de prendre sur soi de la douleur de l'autre en pensant la porter à sa place ou avec lui. Il s'agit de ressentir empathiquement dans un élan d'amour ce que l'autre ressent, de le recevoir avec lui mais sans obscurcir en nous notre potentiel de vie, c'est-à-dire en ne le saisissant pas et en revenant rapidement à notre calme intérieur qui est l'état originel de l'esprit. Alors, alors seulement, nous pouvons être dans une authentique relation d'aide. Nous devons servir et honorer en nous la vie qui nous traverse pour pouvoir venir en aide à ceux qui approchent de la mort ou qui souffrent tout en étant en pleine présence et en pleine conscience avec eux.

Des expériences en laboratoire ont montré que lorsque l'on montre des images d'êtres souffrant à de grands méditants bouddhistes, la réaction émotionnelle sur le moment est extraordinairement plus forte que chez d'autres personnes ne pratiquant pas, mais qu'elle dure beaucoup moins longtemps. C'est-à dire qu'à leur capacité d'empathie exacerbée, correspond une maîtrise de l'esprit en proportion ! Là me semble t-il est la sagesse...

La présence de la mort qui rôde est une grande enseignante qu'il convient de respecter comme il se doit. Travailler à accepter notre propre mort revient à accepter de vivre pleinement. Reste cette énigme du grand âge et des derniers mois. De quel travail profond et mystérieux l'âme ressent-elle la nécessité ? Et pourquoi ? Pourquoi cette souffrance du corps ? De quoi est-elle l’initiatrice ?

Ma vieille maman sur son matelas d'eau. Quel chemin tortueux et parfois incompris, avons-nous parcouru ensemble ! Arriverais-je un jour à te formuler ma reconnaissance et peut-être mon amour ?
Ce que tu vis, m'oblige à travailler. C'est là, peut-être, un des deniers cadeaux que tu me fais...



jeudi 1 septembre 2016

Un élan en commun



Je fus un enfant rêveur, sérieux (trop) et plutôt contemplatif. Je vivais (et parfois survivais) traversé de pensées et d'émotions sur lesquelles je ne pouvais pas toujours mettre les mots. L'une d'entre elles m'a habité très tôt : celle consistant à me dire que, quoique que je fasse, je ne pourrais jamais me mettre à la place d'un autre, entrer dans sa tête et ressentir ce qu'il ressent. Une sorte de frontière infranchissable qui rendrait l'autre à jamais comme un mystère, une autre rive. Je devais avoir, la première fois que cela m'a traversé, peut-être sept, huit ans, je ne sais plus. Mais je sais que de ce jour, j'ai investi une bonne partie de mon énergie psychique à tenter de réduire cette barrière-là, cet infranchissable énigme de l'autre. Et si je n'ai jamais, bien sûr, pu entrer dans la tête d'un voisin ou de qui que ce soit d'autre, j'ai vraiment essayé de comprendre comment chacun fonctionnait, avec bien sûr plus ou moins de succès...

De cette préoccupation a découlé, bien plus tard, une autre réflexion. Celle consistant à me dire que si je ne pouvais me mettre totalement à la place de l'autre, je pouvais m'en approcher suffisamment pour le comprendre, et que, pour ce faire, il y avait deux voies : une -efficace, consistant à tenter de le comprendre par la raison (ce que les chercheurs en neurosciences appelle -je l'apprendrai bien plus tard- « adopter la perspective cognitive de l'autre ») ; et une autre -royale, qui est la voie de l'empathie, de l'altruisme et de l'amour, c'est-à-dire cette capacité à me mettre émotionnellement à la place de l'autre et à entrer en résonance avec lui. Toutefois, les choses du cœur étant pleine de pièges, nombreux sont les obstacles et les malentendus ; deux des plus notables étant la possibilité de... se perdre soi-même, ou bien encore de ne projeter sur l'autre que nos propres dérives.

Et puis l'autre jour, lisant un livre de Matthieu Ricard et Tania Singer « Vers une société altruiste » (entretiens avec le Dalaï Lama – "la rencontre historique du Dalaï Lama avec des scientifiques et des économistes" chez Pocket), je suis tombé sur un texte qui a en quelque sorte remis quelques pièces du puzzle à leurs places.

Car si je veux entrer en profonde relation empathique avec l'autre, la meilleure solution est d'identifier le, ou les points, que nous avons en commun. Il est donc intéressant de réfléchir à cette question : y a t-il une chose que tous les humains, voire tous les êtres sensibles aient en commun ? Il y a la vie et la mort bien sûr, un élan vital à assurer sa propre survie, mais il y a autre chose. Quelque chose d'incroyablement simple et évident : tout être humain (et là encore tout être sensible) souhaite accéder au bonheur. Tout être vivant a une quête commune avec tous les autres : celle du bonheur et du bien-être. Que ce bonheur consiste à avoir le ventre plein, une tanière sécure, un écran plat, une grosse voiture, une belle maison, une réalisation spirituelle, une vie sexuelle débridée, un amour parfait... Partant de ce principe consistant à se dire face à un autre être : « ainsi, est-il comme moi, il ne souhaite qu'une seule chose : accéder au bonheur », j'en fais en quelque sorte mon égal nous reconnaissant une identité commune. Par là-même, j'élimine en partie les notions d'appartenance à un groupe, ou de rejet d'un autre, ou d'un groupe, que je jugerais « étrangers ».

Ce positionnement, a priori anodin est cependant très puissant au quotidien. Il permet entre autre de réguler et d'équilibrer bien des situations. Comme lorsque par exemple nous sommes en contact avec des personnes qui de toute évidence, et en fonction de nos grilles de lectures personnelles, semblent faire n'importe quoi de leur vie et que, par cette perception que nous avons, nous nous mettons alors dans une position haute du genre : « mais quel imbécile il fait, ne voit-il pas qu'il se trompe ? ». Dans ce cas, nous pouvons bien sûr parfois être dans le juste quant à l'analyse de la situation -voire même parfois être de bon conseil-, mais par le simple fait de cette relation déséquilibrée, voire légèrement moqueuse ou condescendante, nous rendons toute réelle empathie bienveillante impossible et nous nous coupons de la voie de notre cœur.

Par contre, par exemple et au hasard, si face à un jeune homme tout fier d'exhiber sa Peugeot 206 twinnée à jantes larges et à pot d'échappement d'avion à réaction, je perçois, non pas un idiot immature, mais simplement un être comme moi qui à sa manière cherche le bonheur et pense (même maladroitement) le trouver dans sa passion automobile, alors, je peux réellement entrer avec lui dans une relation de plein pied, en équanimité, et créer ainsi une vraie relation qui pourra (ou pas...) s'avérer fructueuse. Plus extrême encore : un criminel, probablement, commet des actions néfastes mu par le même élan, même si cela est fait au détriment direct de quelqu'un d'autre ou de la collectivité.

Ce travail sur l'égalité et la relation de cœur à cœur est vraiment puissante, car ainsi, je vois en chacun un semblable quand bien même celui-ci emprunterait-il des voies qui me paraîtraient des plus insensées...

Cela bien sûr n'implique en aucun cas une acceptation inconditionnelle des actes de l'autre, mais consiste simplement à reconnaître, même chez le pire des criminels, une humanité commune à la mienne, puisque justement, chacun à notre manière poursuivons une même quête. Serait-il possible de postuler que tout humain au comportement prédateur, quel qu'il soit et que cette prédation soit légale ou non, manquerait sans doute de cette capacité à se mettre à la place de l'autre et ainsi à le reconnaître comme un « autre lui-même » ?

Il est bien sûr tentant d'ajouter une pensée du type « ah bonheur que de carnages ne commet-on pas en ton nom !». Oui, sans doute. Car dans cette quête du bonheur et du bien-être, innombrables nous sommes à nous être souvent trompé. Cet élan maladroit-là, commun à tous, à toi, à moi, nous devons sans cesse y réfléchir et l'appréhender chez ceux que nous rencontrons. Ainsi se feront les belles rencontres !

Nous apprenons à lire et à compter, nous apprenons des métiers ; et c'est très bien. Mais nous restons trop souvent comme de parfaits ignorants quant à la Présence au Cœur. Une expression en ce moment a le vent en poupe : « être dans le cœur ». Il nous revient d'apprendre à l'être, tant ce monde à feu et à sang en a besoin tout autant que nous-mêmes en ressentons le besoin urgent...








vendredi 5 août 2016

Parce que mieux vaut allumer une bougie que de maudire les ténèbres


Photo : Jean Pierre Dutilleux

Parfois, il faudrait accepter de ne plus se sentir obligés d’avoir un avis sur tout mais de simplement témoigner de ce que nous sommes. 

En cette période où l’ombre, et son cortège funèbre l’accompagnant, sont omniprésents : barbarie, sang, peurs, violences, brutalité, rejet, simplisme, manichéisme, raccourcis hâtifs, nationalisme, populisme, intolérance… il nous revient d’assumer pleinement ce que nous sommes ; nous hommes et femmes de « bonne volonté ».

Parce que la peur suspend la pensée, il nous revient de continuer à penser.

Parce que cette peur pousse au simplisme, il nous appartient de continuer à penser complexe.

Parce que la violence incite à la haine, il nous revient de ne pas nous laisser happer par elle.

Parce que ce lent harcèlement de la terreur nous pousse à la panique et à une fébrilité d’automates, il nous revient de revenir à la présence de l’instant, à la lenteur et à la mise à distance de nos émotions les plus réactives.

Parce que la panique réduit l’espace mentale et géographique, il nous revient de continuer de penser large.

Parce que le mal morcelle, il nous appartient de suivre notre chemin de reliance au vivant et aux êtres qui nous entourent.

Parce que la guerre subie nous incite à prendre les armes, il nous appartient de chercher ce qui relie les Hommes plutôt que de cultiver les zones de clivage (ce qui n’a rien à voir ni avec l’excuse ni avec le fait qu’il ne faille jamais prendre les armes, en insistant sur le fait que faire la guerre sans préparer la paix est une spirale sans fin).

Parce que l’inhumanité se nourrit de la barbarie, il nous revient de cultiver l’humanisme le plus lucide.

Parce qu’en ces temps où ne sont entendus que ceux qui hurlent plus forts que les autres, il nous faut faire confiance à la force d’un murmure amplifié par des millions d’autres murmures.

Nous devons continuer de témoigner, en ces temps où la barbarie repointe ses dents de charognard, qu’il est possible, juste et nécessaire  de continuer de cultiver certaines valeurs : l’amour, le respect de l’autre, l’attention portée à la Vie, la modestie (qui n’est pas l’auto dénigrement), le travail sur soi, la relativité des croyances, la modération… Tout en prenant toutes les dispositions nécessaires bien sûr pour assurer notre sécurité.

Si il y a bien une chose à quoi nous oblige la barbarie mondialisée prônée par quelques fous d’un dieu qui n’en demandait pas tant, c’est bien de tenter de rester intelligents, même devant l’impensable. Quand bien même cet impensable revienne à constater et accepter  que notre « culture », notre « sens du bien », sont extraordinairement fragiles et qu’il suffit d’un rien pour faire d’un charmant garçon un tueur qui commettra l’inimaginable. Nous l’avons vu récemment tant de fois dans l’histoire : en Allemagne, en Chine, en URSS, au Rwanda, au Cambodge… Cela n’exonère en rien les tueurs de leur propre responsabilité, mais nous devons aussi regarder cet aspect de l’humain dans le profond de nous-mêmes.

A cette obligation de continuer de penser et de comprendre (ce qui, une fois encore, ne vaut pas excuse), s’ajoute le devoir pour chacun et chacune de témoigner de sa propre lumière. Parce que la barbarie, partout où elle va n’a d’autre but que celui d’éteindre la lumière du monde. Le moment est venu à ce que tous les hommes et femmes de « bonne volonté » se fassent entendre.

En fait le cadeau le plus coûteux que nous puissions faire à ces fous, serait d’éteindre en nous cet appel de l’amour et de la Vie. A chaque fois que nous éteignons en nous notre lumière, nous leur faisons gage de leur puissance. Et à ce titre la peur est une arme de destruction massive…

Je suis donc enjoint pour ma part, qui aime à me qualifier « d’homme de paroles » à développer et faire savoir, encore plus qu’avant peut-être, ce à quoi je crois : la pensée, l’intelligence, l’amour, la bienveillance, l’attachement à l’état de droit, les possibilités de développer une autre façon de vivre, de produire, de consommer, de cultiver, de vivre ensemble…, la coopération plutôt que la compétition, l’art, les histoires, la musique… l’intériorité comme un contact avec notre source, la quête de soi et d’une juste place dans le monde, la plénitude et la conscience face à l’hystérie de l’urgence, le soin porté à l’autre dans des pratiques de guérison tant psychiques que physiques, l’exploration de toutes les dimensions de la Vie et de l’existence humaine, pour peu qu’elles ne nuisent pas à mon prochain…

A chacun de nous résident deux forces : l’une qui voudrait dominer le monde et une autre qui voudrait le guérir ; et nous devons toutes les deux les regarder en face…


Parce que notre monde, notre pays, me semblent à un moment tragiquement charnière de son histoire, je crois nécessaire aujourd’hui que le plus grand nombre témoigne de cet engagement, de ces valeurs, en fonction de ce que chacun est, lucidement, sans angélisme aucun. Juste pour que la petite lumière vacillante de s’éteigne pas…

vendredi 10 juin 2016

De là d'où...


" Libro della natura degli animali, XIIème "


"J'ai du reconnaître que ce que j'appelais autrefois mon âme, n'avait absolument pas été mon âme, mais une construction doctrinale sans vie. Il a donc fallu que je parle à mon âme comme à quelque chose de lointain et d'inconnu qui n'existe pas par moi mais par qui j'existe. » Le Livre Rouge de C.G. Jung."

En fait, nous faisons ce que fait le corbeau sur l’image : nous élargissons notre ciel au fur et à mesure que nous allumons des étoiles(1).

C’est un travail de conscience que nous sommes loin de faire en toute conscience, tant une bonne part de ce travail nous échappe complètement(2). Car que maîtrisons-nous exactement dans ce travail de l’âme ? Qui travaille ? Habitons-nous ou sommes-nous habités ?

Dans ce travail de la conscience qui cherche, explore et grandit ; il nous revient d’apprendre à d’abord inviter bien plus qu’à décider. Car en invitant nous ouvrons la possibilité que quelque chose que nous n’ayons pas prévu advienne ; alors qu’en décidant, nous posons bien sûr des actes mais sans savoir exactement si « ce qui a décidé » est réellement le plus légitime et le plus pertinent.

Et comme nous sommes multiples, pour ne pas dire surpeuplés de l’intérieur, poser la question de qui décide en soi, revient à poser la question de : « de quel endroit en ce moment suis-je en train d’agir ? ». Suis-je en train d’agir (penser, faire, vouloir etc…) à partir de l’enfant triste en moi ? Suis-je en train de le faire à partir de ma zone de frustration ? De ma part conquérante ? Rêveuse ? Le fais-je à partir de ma part rationnelle ou de mes capacités d’intuition ? Comment savoir si ce qui décide en soi est réellement en phase avec ce que j’ai besoin pour me sentir heureux, en paix et dans mon plein potentiel ? Par qui et par quoi suis-je agit ? Par une part qui me veut du bien ou par une autre bien plus toxique ?

C'est pourquoi beaucoup d’injonctions dans la littérature du développement personnel, du type « soyez vous-mêmes », « prenez les bonnes décisions », « devenez maître de votre vie » fonctionnent plus comme des incantations que de réelles aides à grandir. Car elles impliquent d’avoir au préalable les bonnes réponses à ces questions.

Par ailleurs, il y a derrière ces injonctions une vision mécaniste et fonctionnelle de la psyché humaine que les faits contredisent constamment. La psyché humaine ne fonctionne pas dans une sorte de rationalité mathématique de bon aloi. Elle procède par symbolisation ritualisation, intuitions, gestation et fulgurances. Elle est comme un être vivant, un animal protéiforme qui vit sa propre vie en fonction de ce avec quoi nous le nourrissons. Pour paraphraser Jung parlant de l’âme, nous existons par lui, bien plus qu’il n’existe par nous. J’aime cette idée que nous sommes habités d’une présence, d’un appel, que nous pouvons appeler « âme » avec lesquels nous co-élaborons nos existences. Que nous nous séparions d’eux, que nous ne les respections pas dans leurs besoins, et alors nos vies peuvent devenir désolation (Et notre époque qui s’en est coupée pourrait si elle le pouvait en témoigner).

Nous devons donc agir à partir de ce quelque chose qui est un peu plus que nous-mêmes. Cette part qui est ce que nous sommes profondément, mais bien plus encore. La question étant dès lors : comment la trouver et l’identifier ? Comment se connecter à notre totalité -ou pour le moins, à notre appel profond- celui qui connaît nos besoins, le chemin qu’il conviendrait que nous empruntions ? Celui qui ne nous mènera pas sur des pistes infructueuses ? En fait, nous nous posons souvent de bonnes questions mais ne les posons pas toujours à la part de nous qui saurait y répondre ! Ou bien encore, nous la posons en ayant décidé au préalable de la réponse à donner !

Entrer dans cet espace d’écoute « d’un inconnu à découvrir » exige à la fois pieds sur terre et tête dans les étoiles, ainsi qu’une capacité à trouver alors que nous ne savons pas exactement quoi chercher. C’est un travail d’ouverture de portes et de possibles, une danse avec l’incertain et l’improbable, un cheminement avec le mystère. C’est une invitation à laisser entrer quelque chose que dans un premier temps nous n’appréhendons pas. L’acceptation, suivie d’un abandon, qu’en nous repose un potentiel qui sait ce vers quoi nous devons aller pour notre accomplissement le plus haut.

Entrer sur ce chemin, c’est comme entrer dans une matrice dans laquelle la métaphore physiologique est on ne peut plus opérante : gestation, attente, digestion, préparation, mise au monde, évacuation, respiration, cycles, mise au monde, vision, aveuglement… Tout un lexique du vivant qui est celui de la psyché et de l’âme.

Pas de chemins tout tracés, pas de plannings prévisionnels, la psyché décide de ses rythmes et de ses besoins. Elle exige aussi silence et retrait du monde. Elle impose ses cycles à la raison. Et puis, entrer dans cet espace, c'est accepter de rendre caduque une immense part des questionnements qui nous agissaient auparavant, comme un grand nettoyage par le vide !

Je suis sur ce chemin-là. En ce moment, peu de mots, peu de projets à courts termes, et même peu de créativité. Une graine germant en terre, invisible à l’œil et silencieuse au monde. Être pour un temps un potentiel en devenir, un incertain sûr de lui. Je vous tiendrai au courant des premières pousses…

(1) : En fait, à bien regarder l'image après coup, il se pourrait que l'oiseau -au contraire- cache peu à peu les étoiles. Mais comme ce n'est pas ce que j'ai vu en premier, je ne change pas le texte !

(2) : Actuellement, les neurosciences affirment que 96 % du fonctionnement de notre cerveau échappent à notre fonctionnement conscient !

lundi 23 mai 2016

Des fuseaux, de l'art de filer et d'autres choses encore


"Eve filant" - Heures à l'usage des Antonins - XVème siècle


En tant que conteur, j'ai longtemps été questionné par le fait que, si dans les contes, il est souvent question de fuseau (l'exemple de la Belle au Bois Dormant étant le plus connu), ou de rouet ; je n'arrivais pas conceptualiser comment ces outils fonctionnaient. Et dans la mesure où je pense que l'on ne raconte vraiment bien que ce que l'on imagine bien, j'y voyais là comme une question en suspens.

Là-dessus, allant voir un ami il y a peu, je vois dans son atelier de coutelier de curieux objet oblongues en bois. Le questionnant à ce sujet, il me dit que ce sont des fuseaux trouvés chez Emmaüs, perçoit mon intérêt, et m'en offre un, allant jusqu'à y rajouter dans sa partie inférieure, une pièce de métal (qui s'avéra datée de l'époque gauloise) dénommée une fusaïolle. Il y a des objets comme ça qui racontent des histoires et dire que je me suis immédiatement approprié l'objet est un doux euphémisme. Je l'ai même posé sur mon autel !

Si la métaphore du tissage nous parle facilement, c'est parce que nous visualisons bien ce travail de croisement de fils. Mais pour filer, encore faut-il avoir du fil... Et le fuseau sert justement à ça.

Expliquer par écrit comment cela marche serait long et laborieux à la lecture, je te laisse donc aller consulter ce lien :



On y apprend donc, que pour faire un fil -par exemple de laine- il faut bien sûr de la laine, qu'il faut la laver, puis la carder, puis enfin on la file. Carder la laine consiste à mettre parallèle des petits bouts de laine partant en tout sens. Un fil étant la mise en bout à bout et en continu d'une multitude de petits fils torsadés et liés ensemble, un fuseau est donc un outil qui, tournant sur lui-même, permet de torsader ces fils. Une sorte de toupie suspendue en l'air. C'est simple dans la conception et incroyablement technique dans la mise en œuvre.

Pour faire œuvre de savoir, le fuseau a été inventé il y a 9 000 ans ; le rouet bien plus tard. Et quand on y pense, c'est une invention extraordinaire, parce qu'à partir du moment où l'homme a inventé le fil, il a pu se vêtir d'autres choses que de peaux de bêtes ! Comment un jour, un être humain en a-t-il eu l'idée ? Peut-être en roulant machinalement entre ses doigts une bourre de laine trouvée sur un buisson d'épines ?
Bien plus tard, le rouet restait plutôt à la maison quand le fuseau était emmené aux champs. Sans doute les femmes filaient-elles tout en gardant les bêtes ? C'étaient des temps où il y avait toujours quelque chose à faire... Et le fuseau est un outil nomade que l'on peut emmener partout.

Celles qui filent disent que cette activité « vide la tête ». C'est une activité qui ouvre la porte de la rêverie, de la divagation dans l'imaginaire. Les doigts s'occupent pendant que l'esprit vagabonde.
C'était (c'est ?) une activité de femme. Dans les contes, les fileuses et les tisseuses sont souvent dépositaires du savoir du Féminin. Elles savent ce que nous les hommes ne savons pas. Filant, brodant, tissant, elles parlent des secrets d'alcôve ou du monde, transmettent quelques savoirs anciens...

On connaît dans la mythologie, la symbolique du fil d' Ariane. Il s'agit de suivre le fil pour aller entre les mondes et ne pas perdre son chemin. Dans les Upanishad, « Sutra » signifie quelque chose comme : « fil reliant le monde et l'autre monde et tous les êtres ». Christiane Singer parlait de la nécessité de suivre « le Fil de la merveille ». Et il existe un conte yddish (pour moi un des plus beaux du monde) qui raconte que le temps qui passe est littéralement tissé de chants et d'amour. Et en Mongolie, par exemple, des bobines de fil sont utilisées pour certaines pratiques chamaniques. Oui, mais l'origine du fil dans tout ça ?

En fait, ce geste du filage au fuseau est une école de l'âme ! Parce que qu'y fait-on ? On y prend des bribes éparses que l'on transforme en un fil grâce à un travail habile et patient. D'une discontinuité et d'un désordre on fait un chemin à suivre. D'un amas anarchique, on fait une direction. De petites bribes de laine ou de coton, on fait un continuum solide pouvant relier une montagne à l'autre ! On créé une chose méticuleusement ordonnée et utile à partir d'un désordre s'envolant au vent si l'on n'y prend pas garde. On créé du sens à partir de l'épars. Il faut de la ténacité pour ce faire, de la maîtrise et beaucoup de patience. Il faut pouvoir s'adapter aux impondérables du matériau de base... Filer dès lors devient une métaphore puissante ; car que faisons-nous d'autre alors, dans nos existences si chahutées, que de tenter de mettre du sens face à la prolifération des événements ? Il revient à chacun d'apprendre à tisser son propre fil. Celui qui le fera passer par les mondes par lesquels il se doit d'aller ; celui qui le mènera sur le chemin de son âme. Il nous revient de mettre, dans un ensemble faisant sens, les bribes de laine que le vent nous apporte ; qu'elles suscitent joie, bonheur, expériences, souffrance, peine, chagrin, émerveillement... Et ce, bien sûr, sans tomber dans le piège de vouloir tout garder, car cela aussi nous devons l'apprendre : apprendre à ne pas conserver ce qui nous est mauvais. Avant d'être cardée, la laine se doit d'être lavée...

Le fil se fait en passant entre nos doigts : que nous serrions trop et le fil se casse, que notre pression soit trop relâchée, le fil s'effiloche... Tenir, retenir, pas trop tenir, ne pas trop retenir. Là encore une école de vie, un juste équilibre à trouver.

Samedi soir, après une journée tout autant exaltante qu'absolument éreintante, je me suis retrouvé à danser des danses endiablées avec des roms de Roumanie. Homme, femme et enfants. Existe t-il une autre culture dans laquelle la musique mettrait tant en joie ? Les hommes alors atteignent une légèreté de ballerine, les petites filles deviennent des princesses et les femmes des reines qui font tourner le monde autour d'elles. Au moment où l'homme m'a invité à entrer dans la danse, je me disais que j'avais des ampoules sous les pieds et que j'avais mal aux jambes. Et puis, une énergie soudaine qui revient, comme un fuseau se mettant à tourner sur lui-même, et la joie de la danse, irrésistible ! Hommes, femmes, enfants, venus d'univers différents, jamais croisés avant, peut-être même jamais recroisés... Des morceaux d'étoupes apportés par le vent. Mais, en ce moment simple et beau, tous, avons-nous eu l'intelligence supérieure de tisser ensemble nos bouts de fils respectifs ; et la Vie alors, en écho, a dansé elle aussi...

Nous sommes des fileurs, tisseurs, brodeurs. Nous tissons le monde de nos rêves en essayant de ne pas perdre le fil...