dimanche 22 avril 2018

Jacques Higelin

A la Fête de l'Huma en 1986

"En novembre 2015, j'ai publié un texte sur Jacques Higelin. Et parce que je n'en finis pas de faire le deuil de cet artiste magnifique, j'ai eu envie de le repartager maintenant qu'il est parti. J'ai eu la chance de pouvoir assister à ses obsèques et ce fut un moment magnifique de vie, de rire, de mort et de chagrin. A son image. Depuis je réécoute tout. Et sacrebleu, que de merveilles !

Sur quoi pleurons-nous quand un artiste comme lui s'en va ? Sur le temps qui passe, sur notre jeunesse qui s'enfuit, sur la nostalgie de moments de concerts qui furent si beaux, si intenses, si fous, qu'ils nous apprenaient à vivre. Nous pleurons aussi sans doute sur toutes nos promesses non tenues, sur nos incandescences, nos renoncements, notre flamboyance qui parfois s'éteint.... Mais surtout, nous pleurons la mort d'un frère et d'un ami. Voilà, je peux dire ceci : Higelin est le premier ami que je perds. Nous nous accompagnions depuis plus de 42 ans ! Peu d'artistes sont entrés comme cela dans mon intimité affective. Il y eut Ferré, Bashung, Miles Davis et il reste encore C. Vander sans doute. Mais par exemple pour ce qui le concerne, c'est pour moi une admiration pour une musique qui me bouleverse ; pas un ami. Higelin était de ces potes un peu grand frère avec qui tu bois des coups les soirs de joie et de cafard. Il nous faisait voir la lumière qui pointe dans certaines obscurités poisseuses. Et la joie qu'il chantait si bien, nous l'apprécions d'autant, que nous connaissions parfois les affres qu'il traversait. Ça aurait pu avoir valeur de joliesse ; c'était du courage. En gros, il nous montrait l'exemple. En vieillissant, il acceptait ses émotions avec le seul talent de l'enfance retrouvée. Ses duos avec sa fille. Et puis cet entretien où il raconte la fois, où, au Cirque d'Hiver, sa mère, déjà très âgée, était venue sur scène pour lui remettre un disque d'or. Comment il s'était agenouillé en pleurant et comment toute la salle s'était mise à chialer. "Le plus beau moment de toute ma vie d'artiste" ajoutait-il en larmes en le racontant. Après ce moment, il fit un concert de 4 h 45... Peut-être après tout que beaucoup d'artistes montent sur scène juste pour épater leur maman...

Quand j'avais publié ce texte, j'avais choisi comme chanson, "Alertez les bébés". Là, et sans doute parce qu'elle fut diffusée à son enterrement, j'ai choisi "Le berceau de la vie". A un moment il dit ces mots : "fais voir ta grâce et ta beauté, digne et jolie". J'ai toujours été ému par ce "joli" et par le fait qu'il soit accolé à "digne". Là encore, une leçon...Il disait que la musique l'avait sauvé de tout. Moi aussi. Ah oui, et il disait aussi que l'inspiration lui venait souvent à l'aube pendant que tout le monde dort encore parce qu'alors "ceux qui veillent ramassent les rêves des autres". J'ai ramassé quelques uns de ses rêves. Ils étaient beaux."


Parfois, la force d'une situation ou la puissance émotionnelle d'une personne suffisent à perforer notre cuirasse, si assidûment renforcée, pour nous connecter à notre humanité la plus profonde. Une sorte d'accès à une source très profondément enfouie et qui d'un coup remonte telle un geyser.

J'écris cela parce qu'avant hier soir, je me suis fait une soirée Jacques Higelin et que je ne crois pas avoir laissé couler autant de larmes de mes yeux depuis des siècles.

J'ai d'abord regardé le documentaire de Sandrine Bonnaire, puis la captation de son concert avec orchestre à la Philarmonie de Paris pour ses 75 ans.
A le voir et l'entendre, on sent qu'il est entré dans cet espace de l'âge ancien où les mots commencent à s'échapper et parfois la mémoire aussi. Quelque chose qui a à voir avec l'enfance, lui qui ne l'a jamais vraiment quittée. Je connais peu d'homme qui habite à ce point ses émotions et c'est sans doute cette sincérité sans fard qui touche à ce point. Dans le documentaire, il y a deux moments bouleversants lorsqu'il revoit un film en noir et blanc dans lequel il a joué à l'occasion d'une permission pendant la guerre d'Algérie. Le film se passe à Saint Nazaire. A un moment, on le voit endormi torse nu dans un lit fermé par un rideau. Il a la beauté insolente des corps jeunes. Une jeune femme alors entre, filmée de l'intérieur du lit, et l'on voit alors son sourire lorsqu'elle écarte le rideau et découvre le jeune homme endormi. Cette comédienne deviendra le premier grand amour d'Higelin, celui à qui il écrivit « Lettres d'amour d'un soldat de 20 ans », celle qui le forma intellectuellement et amoureusement. Son visage est filmé lorsqu'il regarde ce film, et son visage, mon dieu, son visage lorsqu'il revoit le visage de cette femme le découvrant derrière le rideau ! Ce visage... Jamais, je crois, il ne m'a paru ressentir autant d'amour dans un sourire. Jamais... Un sourire qui contiendrait toutes les promesses du monde, passées, présentes et à venir. Et puis ce moment où il se revoit jeune avec Henri Crolla, l'homme qui lui apprit la guitare et la musique.... A la fin de la projection, il dit juste : « ça m'a fait du bien ». Sans doute faut-il régulièrement revisiter ses fantômes et ses rêves. On le voit retrouver cette femme maintenant âgée et qui semble ne plus parler. Ils se frottent la tête, il lui caresse les cheveux, ils se sourient... Et toi tu pleures.

J'ai découvert Jacques Higelin sans doute en 1976 avec l'album BBH 75. Un prof de français me l'ayant fait découvrir (oui, tu sais de ces profs dont tout le monde rêve...). Un choc tellurique. Personne d'autre à l'époque n'avais jamais fait ça. Ensuite je l'ai suivi, perdu, retrouvé. Vu je pense plus d'une dizaine de fois en concert. A la vision du documentaire, je me suis rendu compte que j'avais oublié ce qu'étaient vraiment ses concerts et ce qu'il y était : une sorte de feu-follet incandescent et risque-tout qui répondait quand on lui demandait pourquoi il faisait des concerts de trois heures : une heure pour faire connaissance, une heure pour être ensemble et une heure pour se dire au-revoir.

Je l'ai rencontré une fois pour l'avoir programmé à l'occasion de sa tournée Trénet. Quelques échanges un peu pudiques, respectueux. A la fin du concert lors des remerciements de circonstance il m'avait qualifié de « dernier rempart avant Dieu ». Ça m'était resté. Le concert avait été beau, la salle était située dans une ville située près de la ville de son enfance en Seine et Marne et cela avait sans doute contribué.

En y réfléchissant l'autre soir, je me suis dit que plus que tout autre, cet homme m'avait appris à aimer la vie. Et crois-moi ce n'était pas gagné. Que l'on pouvait être presque au même moment dans la jouissance du vivre et dans les abîmes du désespoir le plus noir. Oui, c'est grâce à lui que je me suis dit que la vie était aimable et qu'il me revenait de m'y atteler. Cadeau énorme n'est-ce pas ? Je sais être entouré de compagnons, et compagnes, de route ; chanteur, musiciens, écrivains... Nous vieillissons ensemble et chacun témoigne à sa manière en enseignant et renseignant l'autre au passage.

Lui qui a dit qu'il y avait deux sortes d'artistes, « ceux que l'on applaudit et ceux que l'on remercie », je ne sais si il mesure à quel point il est aimé de son public. Au concert à la Philarmonie, il était comme un enfant. Un vieil homme presque fragile, au bord des larmes, avec ces prompteurs partout pour lui rappeler ses propres textes. Mais cette présence, cet amour du public, palpable, vivant, poignant... Et ce lien avec sa fille Izia, en larmes sans que l'on ne sache trop pourquoi(1) et pourtant si belle ; et lui comme irradié et dissous de tendresse l'enlaçant et lui murmurant « mon ange, mon ange »... A la fin du concert, il se mit en sortie de scène pour remercier les musiciens de l'orchestre un à un, puis il demanda au public : « est-ce que vous êtes heureux ? ». Je n'ai jamais entendu un autre artiste demander ça à son public en fin de spectacle. Et pourtant, in fine, y aurait-il une autre question à poser ?

Merci monsieur Higelin. Je vous aime.  

Fontainebleau, le 6 novembre 2015

(1) : Maintenant on sait peut-être. Sans doute savait-elle que c'était là son dernier concert...


Ce matin après zazen



"Même au cœur
de la désillusion,
la possibilité
d'un moment
parfait".


mardi 9 janvier 2018

Comme du blanc de Meudon sur les vitres

Fan Ho : "Approching shadow" - 1954

A quelques jours d’intervalle, deux amies m’ont témoigné avoir vécu en très peu de temps la mort d’un être être cher puis la naissance d’un enfant dans leurs entourages très proches. Une expérience vertigineuse et troublante de la vie et de la mort côte à côte, une mise en perspective qui sidère, une montagne russe émotionnelle de la larme au sourire. Vie et mort comme deux facettes de la même pièce de théâtre dans laquelle nous essayons de tenir notre rôle même si parfois notre voix se brise sous la douleur. Il faudrait pouvoir mettre la mort dans une main, la naissance dans l’autre ; peser le poids de chacune (égal ?) et puis réunir les deux mains et les porter contre son cœur. Toute vie repose là ; dans cette impossible compréhension, cette impossible acceptation que ce qui naît va mourir et que ce qui va mourir permet à autre chose de naître.

Une Marraine de cœur à laquelle je témoignais d’une période difficile m’a répondu cette phrase qui pour moi résonne : « Tout changement commence par un tunnel. Et c’est les qualités développées par la fréquentation du tunnel, qui sont ensuite utiles en pleine lumière. »

Il ne suffit donc pas de traverser le tunnel de nos chagrins et de nos peines en tassant le dos et en attendant que ça passe, ou en se disant que ce sera mieux plus tard, ou que c’est un mauvais moment à passer, ou bien encore en hurlant vers le ciel à l’injustice ou à la cruauté du sort (et c’est bien légitime quand par exemple on perd trop jeune un être cher) ; il faut aussi se poser la question de ce que l’on a à faire, à vivre et à comprendre dans ce tunnel. Parce que c’est ce que nous comprendrons dans cette obscurité de l’âme qui déterminera la nature de la sortie. Tout tunnel par nature est sombre et il y a même un moment où plus nous avançons plus il y fait sombre. Comme si tout ce que nous pouvions entreprendre pour aller mieux n’engendrait qu’encore plus de perplexité et d’incompréhension. Ce n’est somme toute qu’à la toute fin du parcours que nous voyons poindre à nouveau la lumière au loin comme une délivrance à venir.

Quand on aperçoit la lumière de la sortie au loin, il est facile d’accepter son sort. Mais quand nous ne la voyons pas encore ? J’écris : « pas encore » parce que je crois que cette lumière revient toujours. Croire à ce retour dans l’obscurité la plus terrassante, cela s’appelle la foi. Étymologiquement « foi » veut dire quelque chose comme « avoir confiance ». Mais en quoi peut-on avoir confiance quand on est soi-même perdu ou égaré dans la douleur du deuil par exemple ? Certains ont la foi en Dieu ou en leur bonne étoile, d’autres ne l’ont pas. Pour ma part, j’essaie au jour le jour de construire une réponse, et cette réponse pourrait être celle-ci : je ne suis pas certain de savoir en quoi j’ai foi ou pas, en quoi j’ai confiance ou pas. Mais je sais que me revient la responsabilité, dans ce tunnel sans sortie visible, de me dire que là, dans une épreuve parfois terrible, je peux construire quelque chose en moi de nouveau. Qu’au moins ce tunnel puisse me permettre de construire ce nouveau-là et sa cohorte de nouvelles compréhensions. Parce qu’en sortir en étant rigoureusement le même n’a absolument aucun intérêt revenant à ce que tout cela n’ait eu lieu que pour rien. La douleur, le chagrin, l’incompréhension, des échecs encore inexpliqués, nous forgent comme acier dans les braises. Gare toutefois à ne pas nous endurcir car alors nous nous privons de la légèreté des choses !

J’arrive à un âge où certains commencent à mourir. Où celles et ceux qui m’ont guidé et éclairé en mes jeunes années meurent comme herbes sous la faux et où pourtant toute naissance m’apparaît de plus en plus comme une lumière miraculeuse.

Dans les tunnels que nous traversons nous ne trouvons pas toutes nos réponses tant un insondable mystère opaque demeure. Nous sommes comme des chercheurs de feu au fond de cavernes obscures. Nous cherchons d’oniriques trésors qui ne sont que les facettes de miroirs de nous-mêmes. Nous apprenons à être notre lumière. Parfois il nous semble que les difficultés que nous rencontrons viennent obscurcir ce miroir. Que nous fassions ne serait-ce qu’un quart de tour et nous comprenons pourtant que loin de l’obscurcir elles le nettoient. Avez-vous déjà nettoyé des vitres au blanc de Meudon ? Vous savez ce produit blanc que l’on met sur les vitrines des boutiques qui ferment. La pose du produit empêche la lumière de passer. Que nous le rincions et alors la vitre apparaît comme neuve. Nos épreuves, nos chagrins, nos larmes sont comme cette poudre. Ils peuvent nous ensevelir. Que nous apprenions à enlever le voile qu’ils déposent sur notre âme et alors un nouveau apparaît, de nouvelles promesses émergent, de nouvelles naissances nous enchantent… C’est l’incommensurable mystère de ce que les alchimistes appelaient « L’Oeuvre au noir » : quand la plongée dans l’ombre nous fait percevoir notre propre lumière.

dimanche 7 janvier 2018

Une conversation

("Le rêve des Mages" - Cathédrale Saint Lazare - Autun)

- Dis grand-père…
- Oui ?
- Elles sont où les étoiles dans le ciel la journée ?
- Elles sont dans le ciel, comme pendant la nuit. Mais comme il y a beaucoup de lumière on ne les voit pas.
- En fait, même invisibles elles sont là alors ?
- Oui, c’est ça !
- Et elles sont loin les étoiles ?
- Oh oui ! Des milliards et des milliards d’années lumière ! Tellement loin que, vu le temps que leur lumière met à parvenir jusqu’à nous, l’image que l’on voit a parfois des siècles et des siècles.
- C’est long ça !
- Et même que parfois on peut voir une étoile, alors qu’elle n’existe déjà plus ! En fait ce que l’on voit dans le ciel, c’est une image du passé !
- Donc, grand-père, t’es en train de me dire qu’il y a des étoiles qui existent et que l’on ne voit pas et des étoiles que l’on voit alors qu’elles n’existent plus ?
- C’est ça !
- Des étoiles, il y en a beaucoup ?
- Des centaines de milliards !
- Plus que d’êtres humains sur terre ?
- Oh, oui, bien plus !
- Et tu crois que chaque être humain en a une pour lui ?
- Ça c’est à toi d’y répondre dans le fond de ton cœur. Disons que chaque étoile est une lumière qui nous guide comme le font les rêves et les anges.
- Les anges ?
- Disons nos petites voix mystérieuses qui savent toujours ce qui est bon pour nous.
(Silence)
- Grand-père ?
- Oui…
-J’aimerais bien rencontrer mon étoile…
- En fait, elle est comme les étoiles en plein jour ; elle est déjà là mais tu ne la vois pas encore.
- Et donc je peux lui parler ?
- Bien sûr !
- En fait alors tout le monde est né sous une bonne étoile alors ?
- Oui, on pourrait dire ça.
- Mais alors pourquoi il y en a qui vivent des choses horribles comme on voit à la télé ?
- Voilà une grande question ! Et je ne saurais pas y répondre !
- Donc, je t’ai posé une question à laquelle tu ne sais pas répondre ?
- Oui !
- Alors j’ai gagné !
- Oui, tu as gagné, viens on va acheter des pains au chocolat ! 

samedi 28 octobre 2017

Un an



Aujourd'hui, cela fait une année que ma mère est partie pour son grand voyage. Elle est partie seule dans la nuit, sans sans doute avoir la force ou la volonté de nous attendre, nous qui ne sommes arrivés que quelques heures plus tard. Il faisait le même temps qu'aujourd'hui ; un soleil d'automne faisant flamber le rouge ocre du paysage. Un air vif qui réveille la conscience. Je me souviens avoir vécu ces heures dans un état second. Elle était là veillant sur chacun de mes pas.

La mort de ceux qui nous ont conçus et offert la vie crée comme une brèche par où peuvent s'engouffrer tant les plus sombres tristesses, que la vie-même. Ainsi, un an plus tard j'écris ces lignes au cœur de la verdure aveyronnaise, planté dans le terreau d'une nouvelle vie.

Nos morts ne veulent ni nos larmes, ni nos chagrins. Ils veulent notre joie et nos rires. Libérés de leur enveloppe de chair, ils deviennent amour inconditionnel. J’essaierai donc aujourd'hui de ne bloquer aucun rire, de dissiper les volutes du doute, et par ma joie je lui exprimerai ma reconnaissance. 

Nos morts deviennent étoiles. Elle y brille plus que toute autre.

mardi 12 septembre 2017

Un cocon d'épines



Quand on vit au plus près de la nature et d’un jardin, il apparaît que l’état naturel du végétal sous nos climats, c’est soit la ronce, soit les bois ; les deux étant cités par ordre d’apparition. Il n’est qu’à voir en France comment l’exode rural en laissant des parcelles abandonnées a favorisé le développement des bois. En étant même un peu vigilant, on peut deviner en regardant un paysage là où le bois peu à peu a grignoté les terres.

Les ronces sont a priori un peu comme les mouches et les moustiques : une calamité. Elles envahissent tout, s’immiscent traîtreusement dans nos belles cultures, referment peu à peu les chemins pas assez pratiqués, nous blessent quand on s’y risque… Elles avancent par marcottage, chaque tige pouvant atteindre jusqu’à quatre mètres de long. Elles n’ont semble t-il pour elles que leurs fruits doux et sucrés et leur domestication forcée dans nos haies. On les coupe : elles repoussent. C’est sans fin. On a imaginé Sisyphe poussant son rocher, on aurait pu imaginer un jardinier face à ses ronces !

Pour être précis, l’épine n’est pas le monopole de la ronce. Il suffit de penser aux rosiers, aux aubépines, aux genévriers (je suis tombé un jour dans un buisson de genévrier : je déconseille, c’est un pur cauchemar !) et, pire encore, les pousses d'acacias dont les épines peuvent atteindre plus de deux centimètres de long. De vrais armes acérées…

Pourtant, évidemment, la ronce a son utilité. Contre toute attente, de nombreuses espèces, soit y vivent (insectes et papillons divers, petits rongeurs...), soit s’en nourrissent (à peu près les mêmes). Et en fait quand on y réfléchit bien, la ronce protège. Elle protège ces animaux qui s’y cachent, mais aussi, en créant des zones plus ou moins impénétrables elles ralentissent toute intrusion, permettant alors à de jeunes pousses d’arbres de pousser sans être écrasées ou mangées au préalable. En offrant nourriture elles évitent que ces fragiles arbres en devenir terminent dans quelques estomacs. La ronce est une calamité pour l’humain et un cocon protecteur pour les arbres. D’ailleurs, dans une forêt ancienne et saine aux grands arbres forts, à ma connaissance il n’y a plus de ronces. Il y en a dans les bois qui sont des forêts en devenir, dans les champs, dans nos jardins, chemins et fossés, mais pas (ou alors très peu) dans les forêts. C’est un colonisateur précoce qui prépare le terrain pour les autres…

Si je te raconte ça, bien que vivant désormais à la campagne, ce n’est pas parce que je me suis recyclé comme jardinier (quoique…) mais parce qu’il y a évidemment une métaphore évidente.

L’âme humaine a besoin de quelques taillis de ronces pour protéger ce qui est à venir. Et bien évidemment les contes nous l’apprennent aussi. Ainsi dans la Belle au Bois Dormant (version Grimm) il est écrit qu’après que la jeune femme se fusse piquée avec l’aiguille, « Autour du château, une haie d’aubépines commença à croître qui chaque année devenait de plus en plus haute et qui enfin entoura tout le château si bien que l’on ne pouvait plus rien en voir, pas même la flamme qui flottait sur le toit. Alors il courut dans le pays, la légende de la Belle au Bois Dormant car c’est ainsi que fut nommée la fille du roi, si bien que tous les fils de roi se rendaient dans le royaume et voulaient fendre la haie vive. Mais c’était impossible car les épines avaient comme des bras qui se tenaient fortement ensemble, les jouvenceaux y restaient accrochés sans pouvoir s’en défaire pour mourir d’une fin atroce. » Comme on le voit, ça ne rigole pas… Il y a des sortilèges plus puissants que bien des volontés humaines…

Oui, un prince finira bien par y entrer. Mais -et le texte est absolument explicite- il peut le faire car « les cent années s’étaient écoulées et le jour était venu où la Belle au Bois Dormant devait se réveiller ». Alors, et uniquement parce que cela faisait cent ans, « il y avait de hautes et belles fleurs qui s’écartèrent pour le laisser passer sans le blesser et qui se refermaient de nouveau en haie vive. » Et oui, il y en a qui ont de la chance...

Il aurait pu y avoir le sort de jeté sans ce buisson d’épines. Si il est là, c’est bien parce qu’il a une fonction, et cette fonction est bien de protéger. Protéger quoi ? La jeune femme endormie bien sûr et tout ce que contient le château. Mais parce que les contes parlent toujours d’autre chose que ce dont ils donnent l’impression, il est là pour protéger le sommeil de la belle endormie. Et non pas tant son sommeil que le travail psychique qui s’y accomplit. Car il ne peut y avoir de rencontre avec une « autre royauté » (sa rencontre avec le prince) qu’à la condition que nous ayons mûri notre propre royauté intérieure. Ce concept de « royauté intérieure » rejoint d’ailleurs la pratique du Tarot qui regorge de rois, de reines, de princes, d’empereur et d’impératrice… Il ne s’agit pas bien sûr ici de la fonction politique mais de la manière avec laquelle nous habitons et faisons vivre notre propre grandeur intérieure, de comment nous habitons et faisons vivre le royaume qu’est notre vie, comment nous développons notre puissance, non pas au sens prédateur du terme, mais au sens de notre potentiel le plus haut.

Pendant son sommeil, la Belle passe de l’état de jeune fille à celui de femme. Et donc, contrairement à ce que l’on dit, ce n’est pas le prince qui la réveille, mais tout simplement la fin du sort. Pendant ces cent ans de sommeil, la Belle probablement a rêvé. Et en rêvant elle a exploré tous ses mondes intérieurs jusqu’à son accomplissement plein et entier. Et elle ne pouvait faire ce travail qu’à la condition absolue de ne pas être dérangée. Et heureusement, il y avait un buisson d’épines tout autour de son château…

Oui, parfois, nous devons nous fabriquer des taillis de ronces pour laisser travailler tranquillement en nous ce que nous avons de plus précieux. Et de ces taillis écorchant, nous pouvons même parfois offrir aux autres des fruits doux et sucrés tout autant que parfois y accueillir d’autres êtres, et pourquoi pas d’autres entités ou esprits… Comme la ronce le fait avec le chêne ou le hêtre à venir.

Alors oui, dans les jours et semaines à venir je vais continuer d’aller avec ma faux, mon sécateur et la débroussailleuse. Mais uniquement dans ce que nous pourrions appeler « notre domaine », parce qu’en cet endroit, les ronces n’ont pas leur place. L’homme ne peut vivre dans la ronce en permanence d’autant que très vite avec elle, l’homme n’est plus chez lui… Mais je me garderai bien de vouloir les éradiquer en d’autres endroits. Il faut savoir laisser en ce monde, des espaces dans lesquels personne ne rentre. Car alors nous protégeons de magnifiques promesses à venir qui ont besoin de taillis et de secret comme la plante de lumière...

lundi 17 juillet 2017

Nos vies comme des ailes d'oiseau emportées par le vent

Wynn Bullock - Child on a forest road


Parfois, je suis questionné sur la pertinence de partager en public des choses très personnelles. C’est une question qui m'oblige à m’interroger sur le pourquoi de cet élan-là. Et s’il m’arrive de douter, j’arrive en général à justifier ce qui pourrait être perçu comme de l’impudeur. Pour le texte qui suit, je sais pourquoi je l’ai écrit, et pourquoi je veux le partager. Parce que je sais avoir été sauvé par des témoignages de personnes (anonymes, amis, écrivains, artistes, pratiquants spirituels…) qui, chacun à sa façon, à des moments divers, m’ont dit :

- Voilà, la vie peut être autre. Elle peut être plus grande et plus belle que ce tu imagines. Et non, elle n’est pas obligatoirement un océan de larmes, et elle peut même être joie et magie !

Et c’est parce que j’ai suivi ce chemin-là, porté et chamboulé par ces témoignages, que je me sens l’élan de partager certaines choses, en espérant que leurs souffles suscitent les mêmes élans que ce qui m’a sauvé.
Je suis autrement en ce moment entre deux vies, entre un monde à quitter et à un autre à construire. Et pour l’heure, entouré de cartons. De cette accumulation de petites choses que j’appelle « mes biens » et qui un jour comme c’est d’usage seront dispersés à tout vent. Locataire… Il faudrait ne se déplacer qu’avec rien et j’en suis bien incapable. A quoi je tiens le plus ? A quelques statues de Bouddha, à mes guitares, à quelques livres, quelques photos et souvenirs, une vierge de cire sous un globe de verre, mes tambours, quelques objets… Peu de choses en vérité quand notre âme n’est pas loin de l’infini… Comme un jeu que l’on joue, comme une manière de se rassurer. Mais revenons à ce dont je voulais parler.
C’était hier 16 juillet le jour anniversaire de la naissance de mon père. Quatorze années (ou quinze, je ne sais plus et le papier qui me permettrait de le vérifier se trouve... dans les cartons !) qu’il est « devenu ciel » comme disent les mongols. Dire que notre relation et notre vécu commun furent difficiles est un euphémisme, et au-delà du chemin de pardon que j’ai pu faire, ce fut toute l’affaire de ma vie que de me construire à l’aune de ce brasier-là.
Je suis donc allé hier matin sur la Voie du tambour, mu par l’élan que je ne comprenais pas très bien d’aller explorer en ce jour particulier s’il n’y avait pas quelque chose encore à comprendre. De lui, de moi, de nous. Nous nous « rencontrâmes » (rencontre / âmes ?) donc. Il me parla d’amour lui qui en fut si peu démonstratif. Il est de toute évidence depuis passé à autre chose. Il me dit :
- Ne ressasse pas les erreurs que j’ai faites. Tu en es libre pour peu que tu le décides, comme tu es libre de moi dorénavant. Ne ravive pas les anciennes blessures inutiles. Libère t’en ! Le bonheur, il n’y a que cela : la joie et l’amour…
C’était dit sur un ton aimant et sincère et je l’en remerciais avec le sentiment d'une boucle enfin aboutie.
Dans la nuit qui suivit cette "rencontre", je fus réveillé par un rêve que je venais de faire. Je rêvais que j’allais voir mon père et sa femme dans une maison à la campagne que je ne lui connaissais pas. J’étais avec mon frère. L’atmosphère était paisible et lui-même et son couple sereins (ce qui fut loin d’être le cas de son vivant !). Nous nous sommes promenés dans un verger qui faisait partie de sa propriété. Il n’y avait pas encore de fruits, mais la récolte était prometteuse. Vint le temps des au-revoir. Je le sentais contrarié à l’idée de notre départ, d’autant que de toute évidence, la table étant mise, il nous espérait pour le repas. Il nous dit :
- Nous avons des cadeaux pour vous.
Ils commencèrent par offrir celui revenant à mon frère et dont ma mémoire onirique n’a malheureusement pas gardé la trace. Puis vint mon tour. Posé sur une coquille saint jacques vide, un cadeau joliment emballé était posé. Ils me le remirent en mes mains avec la coquille. Je posais le tout sur une table du jardin puis défis le paquet. A l’intérieur, il y avait un curieux étui à lunettes que j’ouvris pour découvrir, posées côté-à côte, deux plumes magnifiques dans les tons marrons et blancs, l’une… terminée par un mine de stylo, l’autre par un stylo plume !
C’était magnifique. Comme si mon père, par ce rêve et dans la continuité de cette (ultime ?) rencontre de la veille, me rendait et me présentait en une offrande simple un de mes pouvoirs qui est celui de l’écriture et du témoignage. Et puis deux plumes d’oiseau… Sur la Voie du tambour cela revêt pour moi un sens tellement particulier… Et le tout posé sur une coquille saint jacques, symbole de ceux qui se mettent en chemin… Là, par ce présent, et par la place que lui prenait en me l'offrant, il ré harmonisait notre lignée et notre histoire en un deus-ex-machina tout de tendresse et d’à-propos.
Ainsi sommes-nous tissés de l’étoffe de nos rêves. Ainsi les mondes entre eux communiquent. Ainsi, nos âmes peuvent-elles se reconstruire et les liens déchirés s’apaiser.
Au matin, très ému et méditant sur ce rêve si fort, une phrase m’est venue :
- Il faut remplacer les chaînes de nos liens par un simple fil d’or !

C’est ce que mon père et moi (et sa femme) avons fait hier en deux actes extraordinairement synchronisés. Merci à eux et aux tisserands qui veillent...