lundi 27 mai 2019

Les murmures du monde, ou, les Fictions minuscules : 1



George Shiras - 1906 flash

Cela faisait longtemps que les chevreuils n’étaient pas venus. Les feuilles tendres au vert pale étaient sorties à profusion sur le moindre rameau, et devant tant de nourriture en abondance ils n’avaient aucune raison de venir dans le jardin. 

Jean était assis à la table de la cuisine en train de boire un café lorsqu’il en vit deux arriver avec cette nonchalance aux aguets qui caractérise la vie sauvage. Une sorte d’absolue liberté et de peur permanente. Ceux-là n’avait pas l’air inquiets. Ils étaient arrivés par le bois en contrebas, étaient restés un moment dans le champ puis, ils s’étaient rapprochés de la maison, et c’est là que Jean les avait vus. Ils marchaient humant l’air toute narine dehors. La lumière du matin était encore rasante, le temps était clair au point de laisser voir les toits de la ferme de l’autre côté du versant d’en face. Il resta là à les regarder un moment, à trois mètres de la terrasse, proches comme il ne les avait encore jamais vus. De là d’où il était, il pouvait sentir l’incroyable puissance musculaire qui était la leur. Il resta immobile un moment, puis les chevreuils s’éloignèrent se dirigeant directement vers le potager. 

En temps normal, il serait sorti pour les effrayer, d’autant qu’ils lui avaient déjà mangé au fur et à mesure des années de quoi nourrir une famille pendant tout un hiver. Il savait aussi, héritage des anciens propriétaires, qu’il y avait un fusil dans une armoire et que beaucoup à sa place n’aurait pas hésiter. Les congélateurs du secteur étaient pleins de leurs corps en morceaux. Mais il resta là. Et même quand ils s’arrêtèrent devant le rang de plants de salades qu’il avait plantés la veille, à sa propre surprise, il ne bougea pas. Non pas par lassitude, ce n’est pas ce qu’il ressentait, mais mû, presque à son insu, par l’idée qu’il importait parfois de laisser son tribut à la vie comme elle va. Une sorte de politesse étrange, d’un élan tranquille de laisser-aller le cours des choses. Il les vit donc pencher leurs cous vers la terre, écartant légèrement leurs pattes avant, engloutir quelques feuilles, puis, soudain alertés par un invisible signal, déguerpir en courant en se dirigeant vers le haut du terrain. 

Il se leva, sa tasse de café à la main, se dit qu’il faudrait qu’il replante quatre ou cinq plants dans la journée. Un nuage en altitude vient voiler légèrement la lumière. Il se sentit en paix.

vendredi 24 mai 2019

Où il est question, entre autres, d'une grenouille, de Dieu, d'une graine et d'un conte...



En 2008, Henri Gougaud a publié aux éditions Carnets-Nord » un livre sur le conte, délicieux et jubilatoire, intitulé « Le Rire de la Grenouille » et sous titré : « Petit traité de philosophie artisanale ». « le Rire de la Grenouille » fait allusion à un conte où une grenouille remet de l’ordre dans le monde par la force rabelaisienne de ses blagues. Une sorte de pied de nez au drame qui couve. Et « Petite philosophie artisanale » est plutôt un concept sympathique. Une manière de dire : « on fait avec les moyens du bord, on n’est pas des spécialistes, mais nous avons quand même quelques petites choses pertinentes à dire, et si possible accompagnées du rire de la grenouille ».

En 2017, le même livre a été réédité chez un autre éditeur (avec un CD en plus je crois) sous le titre « Renaître par les contes ». Quelle drôle d’idée ! C’était bien « le rire de la grenouille » ! Comme si un esprit de sérieux soudain était venu s’immiscer dans une aventure qui pourtant n’en demandait pas tant. Ah l’esprit de sérieux ! Tout ce lexique du développement personnel, pour faire inspiré, connecté, concerné et pour promettre, le plus souvent, la lune. On peut bien sûr devenir plus vivant grâce aux contes, mais de là à renaître… Et dans ce cas, il faut quand même une sacrée volonté, ou un satané élan. Et puis bon, le rire du coup a disparu, et c’est bien dommage.

Il n’en demeure pas moins qu’il y a dans ce livre quelques pages qui, pour celle ou celui qui s’intéresse aux contes, sont de pures merveilles. Celles dont j’ai envie de parler ce soir parlent de Dieu. Si, si, de Dieu… Oh, mais pas un Dieu lointain légèrement méprisant, non. Un Dieu plutôt fraternel, charnel même, plein d’une mansuétude tranquille. A un moment, Henri Gougaud émet l’idée qu’il pourrait y avoir deux sortes de croyants : « ceux qui tendent à toute force à se désincarner pour rejoindre Dieu, et ceux qu tendent la main vers lui et le font descendre. « Ceux qui s’invitent chez Dieu et ceux qui invitent Dieu chez eux ». je sais bien sûr que le postulat est un peu trop binaire, mais l’idée est opérante. Et si on la pousse à l’extrême, il paraîtra presque juste de dire que ceux qui l’invitent chez eux n’ont jamais fait preuve de la moindre propension à imposer leur foi aux autres, ce qui n’est peut-être pas le cas des premiers… Nul doute que si ceux qui veulent l’inviter avait été un peu plus nombreux, la Terre irait probablement bien mieux aujourd’hui.

Pour illustrer son propos, Gougaud raconte une histoire. Et celle-ci est tellement parfaitement bien écrite, que je vais ici la retranscrire telle quelle :


« Un prêtre pointilleux, un berger mécréant. Il ne va jamais à la messe, mais il aime bien son curé. Et donc pour lui faire plaisir il accepte, un après-midi, de se rendre à l’église et de se confesser. Les voici tous les deux devant l’autel. Ils parlent. « Le matin, quand tu te réveilles dans la montagne, dit le prêtre, j’espère pour le moins que tu dis ton Pater. » « Moi ? Oh non, répond le berger. Je n’en sais pas le premier mot. » Mais alors, mécréant, que fais-tu ? « , dit le prêtre. « A l’aube, je sors dans le pré, et je dis bonjour au soleil. Et pour qu’il sache, ce bon père, que je suis content de le voir, je fais deux ou trois cabrioles dans l’herbe mouillée, devant lui, et je lui chante une chanson. » Scandale du gardien du temple. Le soleil ! Pensez donc, il salue le soleil ! « Bon, lui dit-il, découragé, ôte ton manteau, misérable, et vient-en au confessionnal. » L’autre obéit, il se défait de sa pelisse, cherche un endroit où la poser, n’en trouve pas, et reste là tout pataud, tout embarrassé. Un rayon de soleil au travers d’un vitrail vient illuminer quelques dalles. Le curé le désigne, et par plaisanterie : « Et bien, insensé des montagnes, si le soleil est ton ami, dis lui de tenir ton habit, le temps que je te lave l’âme ! » « Oh, bonne idée ! » dit le berger. Il dépose donc son manteau sur le trait de lumière oblique, et que se passe-t-il, d’après vous ? Devinez. Votre raison vous dit qu’il tombe, mais non, vous le savez, au fond, de source sûre : le manteau reste suspendu. »


J’aime bien cette histoire. Comme tous les contes, elle en dit bien plus qu’elle n’en donne l’air. J’aime cette foi simple, sans chichi ni discours. Et peut-être en effet, que plutôt d’aller chercher un inaccessible au-delà du monde, devrions-nous tout simplement chercher le divin, le lumineux et le merveilleux, dans la simplicité de nos vie ici bas. Et si la merveille réside avant tout dans l’œil de celui qui regarde, alors apprenons à regarder. Je sais par expérience que même aux jours les plus sombres des plus sombres, il est possible de trouver quelques pépites. Mais pour cela, c’est vrai, il faut arrêter de vouloir croire en des choses trop mirifiques et majestueuses. Les petits miracles sont plus faciles à trouver que les grands…

Quand j’étais enfant, dans ma famille, en mangeant un bon plat, ou en buvant une gorgée d’un bon vin, il était d’usage de s’exclamer : « ah là là ; c’est le petit Jésus qui descend en culotte de velours ! ». Voilà, je trouve, qui illustre bien le propos, même si il est permis de rire, un peu, devant l’image de la culotte de velours…

Plus loin, dans l’ouvrage, il y a une autre fulgurance et c’est celle-ci : « Il existe une loi contraire à celle de la pesanteur : celle qui préside à la germination… Il arrive dans les contes que l’on s’élève vers le Ciel, mais pas plus que la plante qui pousse on n’oublie son corps en chemin (…) Bref, voilà la pousse verte, enfin, à la lumière. Elle a traversé les ténèbres, elle découvre l’air, les oiseaux. Elle est dans le monde d’en haut. Le rêve du germe est accompli. Commence maintenant le rêve de la plante, car la tension vers le haut n’a pas cessé avec la sortie de la terre. Après la lumière du monde, elle veut la lumière de Dieu. Et ce qu’elle me dit c’est ceci : s’efforcer vers le haut n’est pas une affaire de désincarnation, c’est un élan de tout l’être, corps, désir, rêve. Ne pas perdre en chemin son rêve, cette innocence première qui fait que l’on oublie de douter, sinon, dans le vide du ciel, on se perd, ou l’on tombe. »

En nous aussi reposent le rêve du germe et celui de la plante. Comme eux, nous aspirons à progresser vers le ciel. Et comme eux prenons soin de garder et entretenir nos racines et notre corps. C’est grâce à eux que nous pouvons nous élever.


« Renaître par les Contes » vient aussi d’être réédité en poche (Albin Michel - Espace Libres ») au prix de 7€70… C’est une mine...




dimanche 3 février 2019

Les scènes inaugurales 2

John C Adams - Pluie de de météorites -1891 

En 2014, j’avais publié sur un blog un texte que j’avais appelé « les scènes inaugurales ». J’y parlais de ces moments, fragiles, ténus, au cours desquels une vocation se dessine. A l’époque j’en avais développé trois : une concernant Léo Ferré, une autre James Brown et enfin une dernière me concernant. J’ai eu envie de republier ce texte en le complétant de deux autres scènes : l’une concernant Laurent Voulzy et… Christian Vander (!), l’autre à propos de Michel Legrand.



Dans les myriades des promesses que nous nous faisons, des pactes que nous passons avec nous-mêmes, des serments proférés, des révélations qui nous inondent, il existe certains scènes que je qualifierais de : « scènes inaugurales ».

Ce sont ces moments de la vie au cours desquels quelque chose émerge au point que nous nous découvrons une vocation, que nous entendons un appel, même confus, qui fonctionnent comme une injonction à laquelle il est difficile de se soustraire. Des moments où, parfois pour la première fois de notre vie, nous nous sentons d'un coup pleinement vivants, au cœur même de la trame qui nous lient entre nous humains -certes-, mais aussi au cœur même d'une trame tissant des fils des autres mondes.

Pour aujourd'hui, je t'en raconterai cinq ayant à voir avec la musique. Mais il est possible de dire que ces « scènes inaugurales » peuvent concerner tous les aspects de l'activité humaine : médecine, enseignement (tout deux à haute intensité vocationnelle), mais aussi -pourquoi pas- : mécanique automobile, sports, ou comptabilité…

A Monaco :

Les parents de Léo Ferré habitaient à Monaco. C'étaient des enfants d'immigrés italiens, la tante de Léo s'appelait Léa et c'est pour ça qu'il s'est appelé Léo...
Son père s'était hissé jusqu'au rang de chef du personnel de l'opéra de Monaco ; Léo y avait donc ses entrées. C'était un enfant rêveur, un vagabond des états d'âmes. En ces temps (et sans doute encore maintenant, en tout cas dans les grands théâtres) existait sur la scène ce que l'on appelait « la loge du pompier ». C'était un lieu à l'abri de la vision du public dans lequel s'installait en effet un pompier qui veillait à ce que tout se passe bien, en un temps où, longtemps, les éclairages étaient des bougies... L'enfant Léo aimait à s'y installer pendant les répétitions.
Un jour vint le grand Arturo Toscanini. Un géant de la musique. Il était en train de faire travailler l'orchestre lorsqu'il aperçut cet enfant d'environ six / sept ans, seul et silencieux.
- Mais qu'est ce tu fais là bambino ?
- J'écoute, je regarde...
- Viens, ne reste pas là, installe-toi là !

Et l'enfant se retrouva assis juste à gauche du grand Arturo Toscanini pendant toute la répétition. Immergé, noyé, nageant dans la masse sonore de la musique ; irradié de l'intensité charismatique du chef d'orchestre.
Scène inaugurale, oui, parce que sans doute ce jour-là, l'enfant sut, intrinsèquement, ce qu'il voulait faire plus tard...
Et comme la vie, frappe souvent deux fois pour mieux se faire comprendre, une scène presque identique se reproduisit avec Maurice Ravel. Toscanini et Ravel, si ça ce n'est pas de l'irradiation sonore... (Appris également il y a peu que le fameux concerto pour la main gauche de ce dernier fut une commande d'un pianiste ayant perdu son bras droit à la guerre de 14... Heureuse époque où un pianiste manchot pouvait commander un concerto à Maurice Ravel !)

A Augusta (Géorgie)

La mère de James Brown l'abandonna très jeune, le laissant avec un père joueur et coureur qui pour l'élever n'eut d'autre alternative que de le confier à une tante, directrice... d'un bordel !
James grandit donc dans cet univers clos peuplé de femmes, les hommes n'étant que de passage... Alors que James devait avoir à peu près l'âge de Léo avec Toscanini, son père lui offrit un petit orgue jouet qu'il avait trouvé dans la rue avec un pied cassé. Quelques jours plus tard, revenant voir son fils, il ne trouva personne à l'entrée de l'établissement, pas plus que dans les couloirs et dans les chambres. Intrigué, il traversa les corridors pour finir par entendre un bruit dans le salon du fond. Et lorsqu'il y entra, ce fut pour voir son fils, assis devant l'orgue, chantant une chanson à la mode de l'époque, entouré de toutes les prostituées de l'endroit, béates d'admiration, remuées par un instinct maternelle tellement de fois malmené et qui là, d'un coup, trouvait à s'exprimer dans tout l'inconditionnelle admiration tendre pour cet enfant du coup transfiguré.

Oui, scène inaugurale, basculement dans un autre couloir du temps. Sensation, enfin, d'exister pleinement, bien au chaud dans la chaleur matricielle et torride qu'il n'aurait de cesse de faire jaillir plus tard sur toutes les scènes du monde.

A Clamart (France)

L'enfant avait neuf ans. C'était sa première année dans cet internat qui, jusqu'à sa mort, lui ferait penser que l'enfer sur terre existait et que pour ce faire, il suffisait d'enfermer des enfants avec des adultes sadiques sans aucun contrôle extérieur.
Son père avait eu la bonne idée de payer - à lui et à son frère - des cours de piano qui se déroulaient dans le salon d'accueil de la pension. C'était le lieu de réception des parents et c'était bien le seul endroit auquel les Teynardiers du lieu essayaient de faire attention en lui gardant un aspect agréable.

Comme il se débrouillait bien au piano, il avait l'autorisation (privilège sans nom en ces circonstances) de venir y jouer pendant la récréation de 16 h. Dehors, l'hiver, le froid et le plus souvent les punitions corporelles. L'enfant aimait ces moments de solitude (les seuls de la semaine, le reste étant happé par une promiscuité mortifère). Il aimait à faire courir ses doigts sur le clavier, dérogeant au strict ordonnancement des devoirs qu'il avait à faire.
Un jour qu'il était absorbé par la musique, il entendit soudain derrière lui des murmures admiratifs. Il y avait là la direction de l'établissement et son père venu le chercher lui et son frère ; le premier disant à l'autre qui acquiesçait :

- Oui, il se débrouille vraiment bien, c'est sans aucun doute notre meilleur élève.

Bien des années plus tard, se remémorant ces épisodes, il dut bien sûr constater la validation de l'entourage et la fierté qui s'en suivit. Mais plus que tout, ce dont il se souvient et qui explique sans doute sa pratique plus tard de la musique (mais pas au piano), c'est le fait qu'en cette période sombre de sa vie, en ces moments de musique dans le salon, la musique lui offrait alors ce dont il manquait à en crever : de la chaleur, de l'amour et la sensation de pouvoir enfin être vivant sans que cela ne soit dangereux...
Oui, scène inaugurale là encore…

... A Neuilly-sur-Marne (France)

Le chanteur Laurent Voulzy aime à raconter que lui et Christian Vander (le créateur et l’âme de Magma) étaient dans la même classe lorsqu'ils étaient enfants à Neuilly-sur-Marne. Ils étaient proches parce que tous deux élevés par une mère seule ce qui à l’époque était perçu comme une anomalie excluante. Alors ils aimaient passer du temps ensemble ayant trouvé en l’autre un compagnon de solitude et de singularité. Il raconte qu’un jour ils se retrouvèrent à nouveau ensemble en colonie de vacances et qu’alors qu’ils étaient partis faire une promenade avec les autres enfants, marchant tous les deux à la traîne, ils se mirent à évoquer les chansons à la mode de l’époque. Voulzy se mit alors à chanter l’une d’entre elles, pendant que Vander faisait le rythme de la batterie avec sa voix. Et il raconte que ce fut là « son premier groupe » et que c’est à partir de là qu’il se dit que la musique était une chose qui l’intéressait… Deux solitudes qui s’harmonisent… Deux enfant marchant sur un chemin et chantant…

A Paris (France)

Lorsque Michel Legrand eut trois ans, son père qui était compositeur, quitta sa mère (oui, encore une histoire de mère élevant seule ses enfants), ne laissant de lui dans l’appartement qu’un vieux piano. Sa sœur aînée allait à l’école, sa mère allait travailler, alors Michel Legrand se retrouva seul, très jeune encore, avec juste ce piano ; et la suite on la devine aisément. On peut imaginer ce petit bonhomme passant ses journées seuls dans cet appartement et cet instrument comme un vestige de son père parti et comme un supplétif à l’absence de sa mère. Il racontait volontiers y passer ses journées, écoutant à la radio les airs qu’il reproduisait ensuite au piano. Il paraît que lorsque il eut atteint ses dix ans et qu’il s’est agi de lui trouver un professeur de piano, les premiers professeurs rencontrés déclinèrent en expliquant que vu son niveau ils n’avaient déjà plus rien à lui apprendre. Alors, plus tard, il apprit auprès de Nadia Boulanger…. Famille étonnante tout de même que la sienne : sa sœur aînée devint une grande chanteuse de jazz, et il a deux demi-frères dont l’un est écrivain et l’autre peintre…


Réfléchissant à ces scènes, je me dis qu'il serait intéressant de compiler quelques unes de ces scènes. Lorsque les protagonistes sont morts, reste l'obligation de la reconstitution. Mais qu'ils soient vivants vient alors la force du témoignage.

Alors toi, si tu as vécu une de ces scènes, ou si tu en connais une, raconte-la ; soit à moi seul par message privé ; soit en commentaire sur ce blog ; soit sur le tien ; soit sur les réseaux sociaux. Je me dis qu'il y a là matière à de belles histoires...

jeudi 3 janvier 2019

juste un récit



« Sans terre, l’âme est vide, mais sans récit, la terre est muette »(1). Et moi qui n’ai pas de terre, je n’ai que des récits. Alors, quand bien même, sans doute, dois-je savoir faire autre chose, je fais récit de ce que je vis et rencontre. Parce que ce que nous rencontrons (êtres, récits, musiques, épreuves, joie…) est ce qui nous tisse. Et qui peut dire avec certitude ce qui mérite d’être raconté et ce qui ne mériterait pas de l’être ? Parfois, un simple brin d’herbe peut révéler une importance plus grande encore que les textes les plus sacrés, et les grandes décisions se prennent parfois dans un silence et une simplicité muette, sans anges sonneurs de trompette et chorale cosmique, qui font qu’il ne reste de cet instant fatidique le plus souvent aucune trace.

Je suis une sorte d’écrivain public passé à côté de sa vocation. Avant, il y avait les bardes, en Afrique il y a les griots -des gardiens de la mémoire collective et familiale- et moi j’écris souvent sur des petits riens, un chroniqueur du presque rien, de l’interstice, au mieux un rapporteur de mondes enfouis, un partageur de graines que chacun prend ou ne prend pas en fonction de ses goûts, affinités et / ou disponibilité.

Je vais donc te faire un récit, un récit d’un presque rien.

Hier, j’ai regardé un documentaire du cinéaste Alain Cavalier sur Bartabas et ses répétitions matinales avec le cheval Caravage (c’est aussi le titre du film) en vu d’un prochain spectacle. Cavalier + Bartabas, tu te doutes bien que ça ne parle pas beaucoup. Un film de taiseux donc, filmé avec une petite caméra numérique, qui montre juste le travail en train de se faire, sans commentaire ni discours. C’est aussi lent que fascinant et puis le cheval est somptueux.

A un moment, il y a un plan de deux secondes, on l’on voit un cheval couché dans son box et visiblement en train de mourir. C’est un film de silence disais-je. Le plan suivant, on voit simplement Bartabas assis, droit, silencieux, dans sa roulotte, avec juste deux choses sur la table : un mouchoir de papier blanc soigneusement plié et une carafe de saké. Rien de plus et pourtant on comprend tout. Mais si je te raconte tout ça, c’est pour la scène suivante. On voit Bartabas entrer dans une écurie où vivent en groupe, sans box, une vingtaine de chevaux. Il y entre et s’accroupit dans un coin. Les chevaux s’approchent intrigués. Et puis, un, puis deux, puis trois chevaux s’approchent de lui et posent leurs museaux contre son visage. Et comment dire… C’est d’une beauté de premier matin du monde. On comprend tout bien sûr, de pourquoi il est venu là, de comment les chevaux lui guérissent son âme blessée. Car on le sait maintenant, les chevaux sont de grands guérisseurs… Mais dans le film, là, il n’y aucun mot, aucun discours. Juste un homme qui se laisse guérir de son chagrin par des chevaux. Après, bien sûr, on sait que Bartabas, un des plus grands écuyers de ce siècle, a une relation quasi médiumnique avec les chevaux, on sait qu’il a même tourné il y a longtemps un film chamanique en Mongolie (ou en Sibérie, je ne sais plus). Alors on peut reconstituer quelque chose. Mais la force du film, c’est de justement, simplement montré, sans un mot.

C’est un récit de rien, capté au fil d’un jour d’inactivité forcée. Je l’offre au monde. Saurais-je faire quelque chose d’autre ?

(1) : in « La Vie des Elfes » de Muriel Barbery chez Galiimard, un livre à la très belle écriture.



samedi 1 décembre 2018

Mettre nos âmes à l'abri

Tapisserie de Dom Robert (cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Habitant un immeuble peu propice à cela, je ne peux écouter de musique chez moi si ce n’est au casque. Et comme par ailleurs après des semaines d’usine j’avais envie de retrouver une nature sauvage et fière, je me suis fait un petit plaisir aujourd’hui. J’ai acheté le dernier album de Bashung (et trouver un CD dans le coin relève d’une mission aventureuse) puis, l’écoutant à fond pendant le voyage je me suis rendu en un endroit que j’aime bien : la vallée du Viaur, un de ces lieux où l’on sent encore la nature sauvage et indomptée.

Pour l’album, je l’aime beaucoup. J’en aime son côté abrupt sans facilité à laquelle se raccrocher, son côté revenu d’entre les morts et cette voix sèche et austère (non embellie par le travail en studio), celle d’un homme qui se savait condamné ; et on l’entend presque sangloter à un moment… Toutes les chansons ne se valent pas, ce serait facilité de le dire, mais il y a dedans quelques fulgurances, quelques trouvailles poétiques, quelques mélodies dont lui seul avait le secret. Il paraît que le français n’étant pas sa langue maternelle, il l’entendait un peu comme une langue étrangère ouvert à l’étrangeté des sonorités. Il y a « Immortels » bien sûr, une merveille. Mais il y a aussi « les Arcanes », une chanson pour dire que plus rien n’est caché alors que le propre des arcanes c’est bien d’y cacher quelque chose (« Revenu des arcanes, j’ai ouvert les écluses, pour une fin en fanfare… Mais tout est là, et j’ignore l’art perdu du secret. Oui, tout est là, rien n’est caché »). Et il y a « Nos âmes à l’abri », pour moi, je le sais, une chanson qui me suivra longtemps. Pourquoi ne l’a t-il pas retenue pour « Bleu Pétrole » restera à tout jamais un mystère, mais cette chanson, qui clôt l’album, le justifie à elle-seule : « La douceur tombera comme une coulée de plomb, on se relèvera la nuit sur le balcon. Pour mettre nos âmes à l’abri, mettre nos âmes à l’abri ».

J’ai écouté cette chanson sur le voyage de retour. La vallée étant encaissée, il y fait sombre et les nuages planaient. Pour rentrer il faut donc remonter sur le plateau, et alors que la chanson se déroulait, peu à peu la lumière revenait, jusqu’à cette lumière irradiante d’une fin de journée d’hiver avec le soleil se couchant derrière la colline. Une épiphanie en soi.

La promenade fut belle, je marchais vers l’aval. Envol parfait d’un groupe de canards sauvages de la surface de l’eau ; éclair fugace d’un martin-pêcheur rejoignant la rive, reflets aléatoires du roux des feuilles sur l’onde. Le paradis est là où l’on veut bien qu’il soit. Et il y a tant d’occasions de perdre son âme et tant de lieux pour la retrouver et la mettre à l’abri.

Dans ces endroits où l’âme respire, il y a l’œuvre de Dom Robert. Une amie sur Facebook m’en parlait l’autre jour. Or, il se trouve que je l’ai rencontré et que je crois bien n’avoir jamais écrit cette histoire.

A 18 ans, je suis allé avec un copain passer deux semaines dans un monastère bénédictin. Comment un adolescent de cet âge, issu d’un milieu athée pour ne pas dire anti-clérical, viré qui plus est du catéchisme à 9 ans, peut-il développer un tel projet ? Disons qu’à l’époque j’avais déjà des élans mystiques très forts. Une personne avait du me parler de ce lieu, et voilà…. Mes parents ne s’opposaient jamais, j’y suis donc allé. A l’époque, on pouvait choisir entre payer sa pension ou participer à la vie du monastère. Comme nous n’avions pas d’argent avec mon pote, nous avons choisi la deuxième option et nous sommes retrouvés… à l’entretien du jardin ! Parler de dieu et des merveilles de l’univers avec un moine entre deux brouettes de terre est un bonheur que je souhaite à tout le monde. Ce monastère, très progressif pour l’époque, accueillait des personnalités atypiques : un chercheur en astronomie du CNRS, un ancien missionnaire africain revenu presque agonisant et quasi ressuscité, et ce frère présenté comme « réalisant des cartons pour faire des tapisseries ». Je me souviens de lui comme frère José, mais au vu de sa biographie, je pense que c’est une facétie de ma mémoire. « Faire des cartons pour tapisserie » consiste en fait à créer les motifs, le visuel et les couleurs d’une tapisserie qui sera ensuite réalisée en atelier (à Aubusson pour ce qui le concerne). Les reproductions en cartes postales que j’avais vues à l’époque témoignaient d’un imaginaire très délicat, où fleurs, arbres et animaux étaient représentés dans une palette de couleurs aussi infinie que délicate. Frère José (oui, continuons de l’appeler comme cela), dans mon souvenir, avait un physique râblé, petit, large d’épaules et chauve, ce qui fait que nous trouvions qu’il ressemblait plus à un bagnard repenti qu’à la délicatesse de ses œuvres. Pour le reste, les messes dans la chapelle avec les moines (surtout le matin très tôt) étaient d’une beauté et d’une profondeur auxquelles l’adolescent que j’étais était très sensible. Il y avait un chœur de chant grégorien (des disques en témoignent) qui lorsqu’ils chantaient dans l’église vous envoyaient direct au septième ciel...

En tout cas, un matin, le frère astronome nous proposa de nous faire découvrir le ciel avec son matériel. Rendez-vous est pris très tôt le matin dans les jardins. C’était un savant érudit qui avait à cœur de partager, un être d’amour pur comme il y en avait quelques uns dans le lieu, et nous voilà donc tous les trois avec mon copain à presque 6 heures du matin autour de la lunette à découvrir les étoiles, les planètes et l’immuable et féerique spectacle de l’univers comme il va… Là-dessus, on entend soudain des bruits de pas courant et l’on voit arriver, vêtu d’un short improbable et de baskets d’un autre temps, notre frère José en train de faire… son jogging !

- Ah bonjour mon frère, qu’est-ce que vous faites là si tôt ?
- Et bien voyez-vous (je ne sais plus si ils vouvoyaient ou se tutoyaient) je fais voir et les étoiles et la lune à ces messieurs !
- Ah la lune (toujours en sautillant sur place). Faites voir !

Il regarde dans la lunette et impérial commente  tout en reprenant sa course :

- Ah oui, la lune ! Pas mal, mais bon, y a pas de fleurs là-haut ! Avant de disparaître dans les méandres du jardin.

Plus tard, je découvris que c’était un proche de Lurçat et que son œuvre était connue dans le monde entier. Avant de partir du monastère, il était possible de demander une audience à un moine pour discuter de nos questionnements spirituels. Je rencontrais celui qui était revenu d’Afrique moribond. Une force de la nature, bien loin des caricatures de missionnaires habituelles. Je me souviens que nous avons parlé à un moment entre autres choses de la question de l’immanence ou de la transcendance de dieu (oui, à 18 ans, pas étonnant que ma vie amoureuse fut ensuite un fiasco ! Non, je plaisante…) Au moment de l’au-revoir, d’une bourrade fraternelle, il me frappa délicatement le plexus de sa main, en me disant quelque chose comme « ça ira, ça ira... » Et comment dire ? Ce fut comme si je recevais une décharge électrique libératrice en moi. Une sorte de passation, de transmission muette par laquelle je sus que toute ma vie, consisterait à chercher et à avancer sur ce chemin de conscience et que j’avais toute légitimité pour le faire… Je finis presque 15 ans plus tard par rencontrer le bouddhisme et cela est une autre histoire, ou plutôt la même, mais différente.

La musique et la poésie, l’art en général, les prières et les chants, la beauté du monde, la fraternité : autant de cryptes enchanteresses pour mettre nos âmes à l’abri...


dimanche 25 novembre 2018

Tisseurs de Mondes : premier pas dans le monde

Détail de la reine Isabelle de Bourbon - Diego Velasquez 1635

J’écris peu de textes sur les blogs en ce moment, pour cause d’écriture d’un roman. Et dieu sait si c’est du travail… Je profite de cette solitude imposée et de ce creux dans ma vie pour me lancer dans ce travail de longue haleine. Au début, je pensais écrire une pure fiction jusqu’à ce que bien entendu je me rende compte que c’était une forme d’autobiographie spirituelle déguisée de ces dernières années. J’en suis à une soixantaine de pages dactylographiées et le livre devrait, dans le projet actuel, en faire à peu près une centaine. Il est difficile de parler d’un projet en cours comme celui-ci, mais par amusement, j’ai tenté d’en écrire le pitch…

« Jean est conteur. Un jour, après un spectacle, il trouve dans sa loge un mystérieux morceau de broderie déposé par un inconnu. Intrigué, il va tenter d’en savoir plus et de trouver son origine. Cette recherche va le mener très loin de là et à un changement de vie radicale pour le meilleur et pour le plus difficile. Au contact d’une non moins mystérieuse « Grande Légende », il va entrer dans un autre monde et commencer au contact d’une mystérieuse confrérie qui n’en a que le nom ce qu’il convient d’appeler une initiation qui va changer et sa vision de la vie et sa pratique de conteur... »

Ce roman pourrait être un livre sur le conte et sa pratique, mais pas que…
Il pourrait être un livre sur une certaine néo-ruralité, mais pas que…
Un livre merveilleux et fantastique, mais pas que…
Un livre sur les techniques du fil ; broderie, tissage.. Mais pas que…
Un livre d’initiation spirituelle, mais pas que…
Un livre sur « la Voie du Tambour », mais pas que…
Un livre sur la fin de notre civilisation, mais pas que…
Un livre sur le travail en usine, mais pas que…
Un livre pour « mettre nos âmes à l’abri », mais pas que…

Au début, je voulais l’appeler « Tisseurs de mondes ». Et puis, à l’écoute de l’album posthume d’Alain Bashung, un autre titre est en train de s’imposer. Comme dans tout ce que j’ai fait jusqu’ici, l’histoire tisse vie quotidienne et merveilleux le plus onirique. Le héros se prénomme Jean comme dans « le Rêve de l’Arbre ». Un double de moi-même.

C’est le premier roman que j’écris et c’est très différent à faire que des histoires plus courtes. Un nombre infini de questions se posent au détour de chaque phrase, les possibilités de bifurcations narratives étant infinies, et c’est une rude tâche de tenir la barque sans s’éloigner de l’intention de départ. Évidemment, se pose la question de la littérature et de la qualité littéraire, moi qui suis si exigeant en tant que lecteur… J’ai résolu la question en me posant comme un simple « raconteur d’histoires ». Ce que je suis, je crois, profondément : un simple raconteur d’histoires.

L’écriture de ce livre s’impose à moi en une période où j’ai mis le conte à distance et ce n’est sans doute pas un hasard. Ce que j’aurais souhaité partager en tant que conteur de manière matériellement satisfaisante, ce qui n’a pas pu se faire, j’essaie de la partager dans ce livre. Parviendrai-je à le faire éditer ? L’idée est bien sûr dans un premier temps de chercher un éditeur « traditionnel ». En cas d’échec (dont je commence à avoir l’habitude…) je le publierai sur un site d’auto-édition.

Au vu de ce qu’est ma vie en ce moment, l’écriture de ce livre est une puissante bouée de sauvetage. En un contexte difficile, elle me permet de nourrir mon âme et de maintenir allumée une petite bougie dans la nuit. Mais écrit-on pour autre chose après tout ?

jeudi 4 octobre 2018

Ainsi parfois vont les rêves


Comme Rahan, le Fils des Ages Farouches, à chaque aube faire tourner le coutelas pour connaître la direction où aller. Ici, il montre la lumière, alors allons-y.


Toutes et tous, sommes vivants en devenir parce que nous avons des rêves. Pas tant les rêves du sommeil que ceux que, patiemment, au fil des mois et des années nous construisons. Nos rêves de vie. « J’aimerais tant devenir naturopathe ». « Je mets de côté pour faire le tour du monde pendant un an ». « Je veux fonder une famille avec trois enfants ». « Je vais acheter une vieille maison à retaper dans le sud pour en faire un gîte ». « Je veux devenir artiste », « Je vais écrire un roman et vendrai des milliers d’exemplaires », « un jour je vivrai l’Éveil, et alors toute ma vie sera lumière », «  Je veux aller aider les gens dans une organisation humanitaire ». «  Je joue toutes les semaines au Loto pour avoir une piscine », « Je veux devenir maraîcher bio », etc.

Ces rêves-là ne se construisent pas du jour au lendemain. Il est rare, même si cela existe, qu’une personne plaque tout ou se recycle du jour au lendemain. Dans la majorité des cas, c’est une lente élaboration, une cristallisation, une planification qui se fait au fil des mois et des années. Ces processus avancent conjointement avec la construction de nous-mêmes, la découverte et l’expérimentation de nos potentiels, les rencontres que nous faisons, les talents et les goûts que nous nous découvrons. L’élaboration de ces grands rêves / projets de vie mobilise une bonne part de notre énergie psychique, d’autant qu’ils sont souvent dans une conflictualité épuisante avec notre vie réelle. Alors peu à peu émerge le « un jour je le ferai ».

Comment finit-on par se convaincre que notre vérité et notre accomplissement passent par la réalisation de tels projets ? Qu’il nous revient d’accomplir cela si l’on veut être sûr de n’être pas passé à côté de nos vies ?

C’est un long processus que celui de ces rêves-là. Pour moi par exemple, devenir conteur de métier (et pas seulement dans le cadre d’une activité complémentaire) est un rêve qui s’est patiemment structuré sur une vingtaine d’années. Celui de devenir tarologue sur une bonne quinzaine d’années. Me convaincre que j’avais quelque chose à apporter au monde et que par là serait le chemin de mon accomplissement fut le cheminement de toute une vie. Ainsi suis-je devenu masseur, tarologue, conteur… Jardinier de l’humain disais-je alors…

Par ailleurs, suite à une petite enfance et à une enfance profondément contrariées, un autre de mes mythes était la vie conjugale. Être sauvé et se construire par l’amour, réussir ce que mes parents avaient raté. Une vie entière à fantasmer cette chose-là pour à chaque fois échouer avec plus ou moins d’âpreté. Ce qui avec le recul fut logiquement normal : grand blessé affectif, j’avais besoin d’amour et d’être aimé au quotidien, alors que mon besoin d’indépendance créait une incompatibilité mortifère avec ce besoin...

Un autre de mes mythes était le retour à la terre. Là était la vraie vie vivifiante et digne. Vivre dans la beauté du monde...

Alors, en quittant mon ancien emploi dont il me semblait avoir fait le tour, pour partir rejoindre ma compagne de l’époque et m’installer à la campagne comme conteur, tarologue et masseur, je faisais d’une pierre cinq coups et réussissais le prodige de réaliser cinq rêves majestueux en un….

Et quand aucun de ces rêves n’a marché (et parfois même de manière quasi surnaturelle) et qu’un an après je fus dans la situation de devoir retourner vers mon ancien employeur, dans mon ancienne région, célibataire qui plus est, et après un an de précarité économique dont plusieurs mois à la fin en intérim à travailler à la chaîne en usine, la tristesse et l’incompréhension furent grandes.

Car comment donner du sens à ça ? Partir réaliser ses rêves les plus profonds après les avoir maturer pendant des années et que rien ne marche ? Tristesse, colère, incompréhension, abattement, sentiment d’injustice et de damnation, solitude douloureuse, auto dévaluation (« faut-il donc être vraiment mauvais pour rater les choses de cette manière ! »)… Une plongée dans l’Ombre.

Pour reprendre une expression à la mode en ce moment, il arrive parfois dans nos vies que tout soit aligné. Que nous soyons dans un cercle vertueux. En ces instants, tout s’enchaîne harmonieusement, tout se répond, s’enrichit mutuellement et les synchronicités fleurissent… Au terme « aligné », je préfère d’ailleurs celui de « synchronisé » qui me paraît plus juste. Oui, parfois tout est synchronisé. Et donc, par voie logique, il arrive aussi parfois que tout soit désynchronisé. Toutes choses arrive à contre temps de l’autre, les refus, les impossibilités, les contrariétés, les épreuves s’accumulent dans une sorte de spirale infernale. J’ai tendance à penser que ces périodes devraient être perçues -au-delà d’une adversité ou résistance des choses que je qualifierais de « normales »- comme un ensemble de signes, d’alertes, à partir desquelles nous devrions nous dire que nous faisons fausse route. Donc, à un moment (et même relativement rapidement), dans mon beau projet de vie, les choses se sont désynchronisées (et quant à la question de savoir si « elles se sont » désynchronisées, ou si je les ai sciemment désynchronisées, je laisse pour l’heure ce débat de côté).

Et puis, il y a quelques jours ; la réponse. Fulgurante. Et cette compréhension là : Lorsque après avoir mûri pendant des années un rêve, nous pensons le temps venu pour le réaliser, nous ne nous rendons pas compte qu’entre le début de la maturation de ce rêve et sa mise en œuvre ; parfois à notre insu, nous pouvons avoir profondément changé. Et que ce rêve qui nous est si cher n’est peut-être plus adapté à ce que nous sommes devenus. Que nous sommes restés fixés sur ce rêve-là, alors qu’une part de nous, vitale, est peut-être déjà appelée à autre chose. A un autre rêve. Comme une désynchronisation entre nos rêves intacts et ce que nous sommes devenus au fil du temps.

Or, quand on passe une bonne partie de sa vie à se construire un rêve de vie, il n’y a qu’une solution pour changer de rêve : réaliser ce rêve ! Il ne peut y avoir d’autres solutions. Pourquoi ? Parce que tout rêve important non réalisé reste comme un fantôme et une chape de regrets qui empêchent quoi que ce soit d’autre d’émerger. Il occupe toute la place dans notre psyché. Quoi que l’on fasse, si l’on ne fait pas cette tentative de le vivre, toute notre vie restante nous resterons entre regrets et hypothèses (« ah si seulement j’étais allé jusqu’au bout ! »).

Donc ayant fait le pari, tel un joueur insoucient, de mettre tous mes rêves dans le même projet, je les ai tous perdus. Ou plutôt, je les ai tous dissous. Alors oui, la solitude, le chagrin, l’incompréhension, le désarroi. Jusqu’à comprendre cela : maintenant que je suis libéré de ce rêve-là, je suis comme un disque dur vierge à même d’en élaborer un autre qui correspondra plus à l’essence de ce que je suis devenu. Que suis-je devenu (je ne parle pas dans les faits, ça je le sais, merci ; je parle de mon âme) ? Et bien, justement, je ne le sais pas. Pas plus que je n’ai la moindre idée de quel sera le prochain rêve. Je me suis dés identifié de presque tout.
Libéré du fantasme d’être reconnu comme artiste, comme tarologue et soignant ; libéré du fantasme (et du besoin) de la vie conjugale pour m’accomplir ; libéré de toute image sociale, libéré d’une bonne partie de mes discours, je peux dorénavant avancer vers un inconnu tout autant effrayant que profondément régénérant.

Oh bien sûr, il y aurait bien d’autres regards à porter, bien d’autres analyses à élaborer, sur cette désarmante aventure, et ce qui est écrit ici n’est bien sûr pas la seule explication. Mais bon, quand il nous semble avoir presque tout perdu et échoué, que pouvons-nous faire d’autre que tenter de faire poindre de nos désastres une nouvelle lumière ?

J’ai voulu réaliser un rêve.
Ça ne devait pas être le bon .
il s’est débarrassé de moi.
Du coup, me voilà neuf pour inventer un autre...