jeudi 4 octobre 2018

Ainsi parfois vont les rêves


Comme Rahan, le Fils des Ages Farouches, à chaque aube faire tourner le coutelas pour connaître la direction où aller. Ici, il montre la lumière, alors allons-y.


Toutes et tous, sommes vivants en devenir parce que nous avons des rêves. Pas tant les rêves du sommeil que ceux que, patiemment, au fil des mois et des années nous construisons. Nos rêves de vie. « J’aimerais tant devenir naturopathe ». « Je mets de côté pour faire le tour du monde pendant un an ». « Je veux fonder une famille avec trois enfants ». « Je vais acheter une vieille maison à retaper dans le sud pour en faire un gîte ». « Je veux devenir artiste », « Je vais écrire un roman et vendrai des milliers d’exemplaires », « un jour je vivrai l’Éveil, et alors toute ma vie sera lumière », «  Je veux aller aider les gens dans une organisation humanitaire ». «  Je joue toutes les semaines au Loto pour avoir une piscine », « Je veux devenir maraîcher bio », etc.

Ces rêves-là ne se construisent pas du jour au lendemain. Il est rare, même si cela existe, qu’une personne plaque tout ou se recycle du jour au lendemain. Dans la majorité des cas, c’est une lente élaboration, une cristallisation, une planification qui se fait au fil des mois et des années. Ces processus avancent conjointement avec la construction de nous-mêmes, la découverte et l’expérimentation de nos potentiels, les rencontres que nous faisons, les talents et les goûts que nous nous découvrons. L’élaboration de ces grands rêves / projets de vie mobilise une bonne part de notre énergie psychique, d’autant qu’ils sont souvent dans une conflictualité épuisante avec notre vie réelle. Alors peu à peu émerge le « un jour je le ferai ».

Comment finit-on par se convaincre que notre vérité et notre accomplissement passent par la réalisation de tels projets ? Qu’il nous revient d’accomplir cela si l’on veut être sûr de n’être pas passé à côté de nos vies ?

C’est un long processus que celui de ces rêves-là. Pour moi par exemple, devenir conteur de métier (et pas seulement dans le cadre d’une activité complémentaire) est un rêve qui s’est patiemment structuré sur une vingtaine d’années. Celui de devenir tarologue sur une bonne quinzaine d’années. Me convaincre que j’avais quelque chose à apporter au monde et que par là serait le chemin de mon accomplissement fut le cheminement de toute une vie. Ainsi suis-je devenu masseur, tarologue, conteur… Jardinier de l’humain disais-je alors…

Par ailleurs, suite à une petite enfance et à une enfance profondément contrariées, un autre de mes mythes était la vie conjugale. Être sauvé et se construire par l’amour, réussir ce que mes parents avaient raté. Une vie entière à fantasmer cette chose-là pour à chaque fois échouer avec plus ou moins d’âpreté. Ce qui avec le recul fut logiquement normal : grand blessé affectif, j’avais besoin d’amour et d’être aimé au quotidien, alors que mon besoin d’indépendance créait une incompatibilité mortifère avec ce besoin...

Un autre de mes mythes était le retour à la terre. Là était la vraie vie vivifiante et digne. Vivre dans la beauté du monde...

Alors, en quittant mon ancien emploi dont il me semblait avoir fait le tour, pour partir rejoindre ma compagne de l’époque et m’installer à la campagne comme conteur, tarologue et masseur, je faisais d’une pierre cinq coups et réussissais le prodige de réaliser cinq rêves majestueux en un….

Et quand aucun de ces rêves n’a marché (et parfois même de manière quasi surnaturelle) et qu’un an après je fus dans la situation de devoir retourner vers mon ancien employeur, dans mon ancienne région, célibataire qui plus est, et après un an de précarité économique dont plusieurs mois à la fin en intérim à travailler à la chaîne en usine, la tristesse et l’incompréhension furent grandes.

Car comment donner du sens à ça ? Partir réaliser ses rêves les plus profonds après les avoir maturer pendant des années et que rien ne marche ? Tristesse, colère, incompréhension, abattement, sentiment d’injustice et de damnation, solitude douloureuse, auto dévaluation (« faut-il donc être vraiment mauvais pour rater les choses de cette manière ! »)… Une plongée dans l’Ombre.

Pour reprendre une expression à la mode en ce moment, il arrive parfois dans nos vies que tout soit aligné. Que nous soyons dans un cercle vertueux. En ces instants, tout s’enchaîne harmonieusement, tout se répond, s’enrichit mutuellement et les synchronicités fleurissent… Au terme « aligné », je préfère d’ailleurs celui de « synchronisé » qui me paraît plus juste. Oui, parfois tout est synchronisé. Et donc, par voie logique, il arrive aussi parfois que tout soit désynchronisé. Toutes choses arrive à contre temps de l’autre, les refus, les impossibilités, les contrariétés, les épreuves s’accumulent dans une sorte de spirale infernale. J’ai tendance à penser que ces périodes devraient être perçues -au-delà d’une adversité ou résistance des choses que je qualifierais de « normales »- comme un ensemble de signes, d’alertes, à partir desquelles nous devrions nous dire que nous faisons fausse route. Donc, à un moment (et même relativement rapidement), dans mon beau projet de vie, les choses se sont désynchronisées (et quant à la question de savoir si « elles se sont » désynchronisées, ou si je les ai sciemment désynchronisées, je laisse pour l’heure ce débat de côté).

Et puis, il y a quelques jours ; la réponse. Fulgurante. Et cette compréhension là : Lorsque après avoir mûri pendant des années un rêve, nous pensons le temps venu pour le réaliser, nous ne nous rendons pas compte qu’entre le début de la maturation de ce rêve et sa mise en œuvre ; parfois à notre insu, nous pouvons avoir profondément changé. Et que ce rêve qui nous est si cher n’est peut-être plus adapté à ce que nous sommes devenus. Que nous sommes restés fixés sur ce rêve-là, alors qu’une part de nous, vitale, est peut-être déjà appelée à autre chose. A un autre rêve. Comme une désynchronisation entre nos rêves intacts et ce que nous sommes devenus au fil du temps.

Or, quand on passe une bonne partie de sa vie à se construire un rêve de vie, il n’y a qu’une solution pour changer de rêve : réaliser ce rêve ! Il ne peut y avoir d’autres solutions. Pourquoi ? Parce que tout rêve important non réalisé reste comme un fantôme et une chape de regrets qui empêchent quoi que ce soit d’autre d’émerger. Il occupe toute la place dans notre psyché. Quoi que l’on fasse, si l’on ne fait pas cette tentative de le vivre, toute notre vie restante nous resterons entre regrets et hypothèses (« ah si seulement j’étais allé jusqu’au bout ! »).

Donc ayant fait le pari, tel un joueur insoucient, de mettre tous mes rêves dans le même projet, je les ai tous perdus. Ou plutôt, je les ai tous dissous. Alors oui, la solitude, le chagrin, l’incompréhension, le désarroi. Jusqu’à comprendre cela : maintenant que je suis libéré de ce rêve-là, je suis comme un disque dur vierge à même d’en élaborer un autre qui correspondra plus à l’essence de ce que je suis devenu. Que suis-je devenu (je ne parle pas dans les faits, ça je le sais, merci ; je parle de mon âme) ? Et bien, justement, je ne le sais pas. Pas plus que je n’ai la moindre idée de quel sera le prochain rêve. Je me suis dés identifié de presque tout.
Libéré du fantasme d’être reconnu comme artiste, comme tarologue et soignant ; libéré du fantasme (et du besoin) de la vie conjugale pour m’accomplir ; libéré de toute image sociale, libéré d’une bonne partie de mes discours, je peux dorénavant avancer vers un inconnu tout autant effrayant que profondément régénérant.

Oh bien sûr, il y aurait bien d’autres regards à porter, bien d’autres analyses à élaborer, sur cette désarmante aventure, et ce qui est écrit ici n’est bien sûr pas la seule explication. Mais bon, quand il nous semble avoir presque tout perdu et échoué, que pouvons-nous faire d’autre que tenter de faire poindre de nos désastres une nouvelle lumière ?

J’ai voulu réaliser un rêve.
Ça ne devait pas être le bon .
il s’est débarrassé de moi.
Du coup, me voilà neuf pour inventer un autre...




samedi 4 août 2018

Faire son miel en attendant des jours meilleurs

Julian Martinez , San Ildefonso Pueblo Bandelier - National Monument - New Mexico 1912
Photo by Jesse Nusbaum

Jacques Higelin racontait souvent des anecdotes vécues dans lesquelles le merveilleux côtoyait le prosaïque. Ainsi l’ai-je entendu raconter dans une émission de radio récente une de ces histoires.

Elle s’est passée bien avant la notoriété. Dans ces années faméliques de vache maigre et en cette période où il vivait dans une camionnette garée dans une rue de Paris et vivait en faisant la manche. De ces périodes de dèche qui peuvent vous détruire. En plus sa femme s’était retrouvée très malade et hospitalisée. En cette sombre période donc, il finit par décrocher un concert. La salle du concert était au 1er étage et il y avait un bar au 2ème. Le patron lui offrant un coup, il y va et là, il pense à sa vie, à tout ce qui va à vaux l’eau, à sa femme à l’hosto, au fric qui ne rentre pas, au succès qui ne vient pas et, discrètement, s’en cachant un peu, il se met à pleurer. C’est alors qu’un inconnu s’approche de lui et, sans un mot, dépose devant lui un papier, puis s’en va. Higelin prend le papier et lit : « Si tu as du sucre, même en pleine jungle les fourmis viendront ». Et Higelin raconte que cette simple phrase le guérit de cet abattement qui aurait pu l’anéantir.

Oui, si ce que tu as offrir est bon, si tu l’offres au bon moment, aux bonnes personnes, alors le succès viendra. Cette histoire de sucre m’a touché parce que c’est un peu l’histoire de ma vie de ces derniers mois. Un alliage, une alliance, qui ne se sont pas faits alors qu’ils ont fini par avoir lieu pour Higelin.

Mon sucre était-il bon ? Oui, sincèrement et sans orgueil démesuré, je pense qu’il l’était. Je pense vraiment -même si évidemment les marges de progression sont sans fin- que je fus un bon conteur (je dis « je fus » car je pense sérieusement arrêter), que je suis un bon tarologue, et même un bon masseur. Oui, mon sucre était bon, mais... les fourmis ne sont pas venues !

Pour de multiples raisons sans doute dont les deux premières sont que je ne suis absolument pas programmé pour mettre en place ce qu’il faut pour les faire venir et qu’avoir trop de cordes à son arc finit par nous desservir. D’abord parce qu’il est difficile de suivre plusieurs lièvres à la fois, ensuite parce que l’on est vite taxé de néophyte dispersé. Mais aussi et surtout parce qu’à l’exception des amis et d’une sorte de tribu peu nombreuse mais magnifique, mon sucre n’était pas attendu, où tout au moins pas attendu là où je le proposais. Le succès pour ces choses-là réside dans une sorte de conspiration, dans un grand rendez-vous invisible entre soi, ce que l’on propose, à qui on le propose, avec la vie et toute une multitude de choses agissantes à notre insu ; et le talent n’est qu’un des aspects, pas obligatoirement le plus déterminant, que cela plaise ou non.

Nous sommes des abeilles consciencieuses qui cherchons notre propre nectar pour pouvoir l’offrir au monde. Ce que nous faisons le mieux, ce que nous faisons résonner, ce qui réveille le meilleur de nous-mêmes. Ce peut-être dans l’art, dans le soin à la personne, mais aussi dans la mécanique auto ou même les métiers de bouche… Et dire que nous vivons dans un monde qui en général se contrefiche de notre nectar et préfère aller chercher en nous juste la machine à produire est un tel lieu commun que je ne suis même pas sûr qu’il vaille d’être rappelé ici.

Ainsi, passons-nous des années à cultiver notre propre nectar pour l’offrir au monde. Et parfois il est pris et parfois il ne l’est pas. Et beaucoup ne s’en sont jamais remis. Parvenir à ne pas en être affecté est un grand koan : ne pas s’identifier à ce que l’on propose tout en le travaillant et le défendant mordicus. Je ne suis pas que mon nectar mais celui-ci est une des choses qui m’habitent les plus précieuses ! Un grand koan à résoudre…

Alors du coup, je mets tout à plat. Je dépose tout. Je ne vais pas dans la jungle, mais au désert. Oui, je dépose tout et j’observe ce qui reste, parce que nous n’avons d’autres choix que de nous réinventer sans cesse. Je cherche ce qu’est vraiment le miel (c’est plus joli que le sucre ! ) que j’ai à offrir et surtout je cherche l’écosystème dans lequel il sera bon de l’offrir. 

Il ne suffit pas de se trouver soi-même. Il faut aussi trouver sa place dans le monde là où ce que l’on est trouvera matière à moissons. J’avoue que jusqu’ici je l’ai rarement trouvée. Certains ont un don inné pour cela ; au mieux ils sont mus par la grâce, au pire ce sont des faiseurs-opportunistes, mais oui, certains font cela très bien.

J’y travaille, je réfléchis, j’attends. Peut-être une des ces phrases qui vous guérissent en les lisant, comme cette histoire de sucre le fut pour Higelin, ou comme cela m’est arrivé une ou deux fois dans ma vie. J’attends, je scrute les signes, je fais ce que que j’ai à faire dans le réel (et donc entre autre trouver du travail puisque là encore la vie m’a encore fait une surprise de taille). J’essaie de voir au-delà d’un échec cuisant ce que j’ai à vivre et à comprendre. Je vis dans une ville où je ne connais presque personne, je travaille (au moins pour trois semaines encore) à temps partiel et donc j’ai du temps… Abeille errante je fais mon miel en attendant des jours meilleurs...

samedi 14 juillet 2018

14 juillet

Hugo Pratt - image de Corto Maltesse

Nouvellement installé dans une ville où il ne connaissait presque personne, il était coincé chez lui à ne pas pouvoir dormir pour cause de bal de 14 juillet sous ses fenêtres. Et encore, le mot bal est désormais un mot désuet et peu utilisé, juste encore pratiqué dans des villages perdus et quelques villes de province à raison d’une fois par an à l’occasion de la fête annuelle. Maintenant, c’étaient des DJ et les basses caverneuses faisant trembler les vitres qui ont remplacé les flonflons d’il n’y a pas si longtemps.

Pour le reste, était-il heureux ? Il ne le savait pas. Était-il malheureux ? Il ne le savait pas. Peut-être que oui. Ou peut-être que non. Il ne projetait plus rien, n’attendait plus rien, ne faisait plus de discours sur rien. Il récupérait et laissait le temps faire son œuvre. Il savait juste que tout cela déboucherait sur quelque chose. Mais il s’était tellement trompé ces derniers mois. 

Oui, il avait changé de vie, mais pas du tout comme il l’avait pensé au départ. Il avait quitté son travail et sa région pour vivre avec une femme, pour vivre à la campagne et pour développer de nouvelles activités qui lui semblaient résonner avec sa nécessité profonde. Moyenne en quoi, onze mois après, il vivait seul, en ville, et gagnait un petit smic amélioré dans un travail certes effectué dans un cadre plaisant, mais qui était tout de même bien loin de ce pour quoi il était parti. Certains parleraient de fiasco, lui par instinct de survie préférait le prendre comme un jeu tant il avait compris depuis longtemps que de toute façon notre vie n’en faisait qu’à sa tête. Parfois pour le meilleur et parfois pour le pire. Et force est de constater que nonobstant ce qui aurait pu se passer, il s’en sortait pas trop mal ; la proposition de travail qui lui avait été faite, tombée juste quelques jours avant une échéance qu’il s’était fixée, avait résonné comme un miracle inattendu.

Il apprenait juste à faire jour après jour ce qu’il y avait à faire, essayant de le faire sans déplaisir et à y mettre juste ce qu’il fallait d’enthousiasme pour ne pas s’ennuyer. Et puis il aimait bien ses nouveaux collègues, bel assortiment de parcours tout autant surprenants que le sien. Pratiquant un nouveau métier dans la matière (y compris même parfois les viscères) il aimait sentir son cerveau se reposer. Lui qui toute sa vie avait travaillé avec son esprit, travaillait maintenant à exécuter des choses simples demandant à son corps des efforts qu’il avait jusqu’ici peu eu l’occasion de faire, générant d’intenses courbatures qu’il mettait un point d’honneur à faire disparaître au prix de pratiques acharnées tant le matin que le soir. Ce qui le sauvait, dans ce métier de commerce, c’était son élan pour les gens. Il aimait faire cet effort de politesse envers chacun. C’était pour lui comme une pratique spirituelle grandeur nature. Donner à chacun la même chose qui qu’il soit.

Etait-il heureux ? Il ne le savait pas. Etait-il malheureux ? Il ne le savait pas. Peut-être que oui. Ou peut-être que non. Continuerait-il à écrire ? Il ne le savait pas. A conter ? Il ne le savait pas, même s’il en doutait. A vivre avec le Tarot ? Oui sans doute. A continuer la pratique sur la voie du Bouddha ? Absolument et plus que jamais. A poursuivre sur la voie du Tambour ? Oui sans doute ; mais débarrassée de toutes les afféteries, discours et croyances trop faciles ; revers dans lequel il était tombé quelques fois. La seule chose dont il était certain pour l’heure, c’était le fait que le fantasme de la vie de couple (vivre à deux dans le même espace) avait disparu. Une épreuve qu’il n’avait plus envie de s’infliger, pas plus qu’il n’avait envie d’affliger à l’autre son incapacité à la supporter. Restait bien sûr des besoins de tendresse et pour cela on verrait bien. Globalement, c’est l’élan qu’il avait perdu, et pas le goût pour les choses. Et cela le rassurait.

Pour la première fois de sa vie donc, vacant et sans projet, il n’aspirait pas à devenir « quelque chose ». Si ce n’était celui de mettre en place comme une matrice d’où pourrait naître ce qui devait naître. Il avait appris à ne plus s’identifier à rien. Devenait-il sage ? Sûrement pas. Idiot ? Oui sans doute un peu. Un absent à lui-même parfois, et puis aussi un peu un Nasrudin aveyronnais à sa manière… Un peu comme ce monsieur déjà âgé se présentant à la caisse du magasin et à qui il demandait -ayant un doute sur là où s’arrêtait sur le tapis de caisse les courses de la cliente précédente- :
- C’est à vous ?
Ce qui à quoi le monsieur répondit dans un naturel confondant :
- Ben non, ce n’est pas à moi, puisque je ne l’ai pas encore payé !

Ces joies simples lui suffisaient à contenir une souffrance à laquelle il n’avait pas envie de donner prise, son amour propre en ayant suffisamment pris pour son grade ces derniers temps pour ne pas qu’il s’en rajoute.

Pour l’heure, pour la première fois depuis un bon moment, après sa prise de poste et son déménagement, il avait trois jours libres devant lui. Trois jours de vacance au sens propre qu’il espérait mettre à profit pour renouer avec son âme. Pour la retrouver, comme on retrouve un ami que l’on n’a pas vu depuis longtemps. Il avait ce passage de la nuit blanche pour cause de bruit à traverser. Après cette nuit blanche, il aurait encore à subir la folie collective d’une finale de coupe de monde retransmise juste sous ses fenêtres (vivre en plein centre ville a ses plaisirs, mais aussi ses inconvénients !), et enfin, il pourrait se poser un peu…

Etait-il heureux ? Il ne le savait pas. Etait-il malheureux ? Il ne le savait pas. Peut-être que oui. Ou peut-être que non. Il verrait bien. Il avait cette chance inouïe de commencer une nouvelle vie à presque 60 ans. Ce n’est pas donné à tout le monde quand même…

Un peu avant, 14 juillet oblige, il était allé voir le feu d’artifice. Déambulant solitaire au milieu de toutes ces familles, il s’était senti comme un étranger dans la ville. Et puis, il avait conscientisé quelque chose. Il s’était rendu compte que les moments des feux d’artifice entre deux lancers de fusées, ces instants dans le noir où il ne se passe rien, étaient absolument nécessaires à la dynamique du spectacle. Que sans ces temps morts et sombres, tous les effets s’annihileraient et qu’il ne resterait qu’une sorte de bouillie visuelle et sonore saturant l’espace et perdant tout caractère. Il s’était dit alors qu’il était dans un de ces instants-là. Un temps de rien. Un temps entre deux, un temps entre deux lumières ; et que laisser vivre cet instant était absolument indispensable.

En attendant, ce sont les paroles d’une chanson de Gérard Manset qui lui revenaient. Une chanson de sa grande époque des années 80. Une chanson qu’aucun DJ, jamais, ne passera à une fête du 14 juillet. Une sorte de reggae qui disait:

Quand les jours se suivent,
Quand il faut les vivre,
En entier, sans rien omettre,
Sans oublier de mettre,
Ce qu’il faut d’amour, d’humanité,
De risque, de richesse ou de pauvreté 
Quand les jours se suivent 
Quand il faut les vivre
Comme des bêtes qui tirent le soc
Dont les cornes s’entrechoquent

Alors je dis si ces jours 
Sont des jours d’amour
Peut-être, ça vaut la peine 
De les vivre toujours
Peut-être, ça vaut la peine 
De les vivre toujours

Quand les jours se suivent
Quand il faut les vivre 
En entier, sans rien omettre
Sans oublier de mettre 
Ni le poivre et le sel
Des jours de pluie noirs 
Ni le sucre et le miel 
Des jours d’espoir 

Quand les jours se suivent 
Comme dans les pages tendres d’un livre 
Quand il faut toujours toujours compter 
Comme les pions sur le bord de l’échiquier
Alors je dis si ces jours sont des jours d’amour
Peut-être, ça vaut la peine se les vivre toujours 

Comme des bêtes qui tirent le soc
Dont les cornes s’entrechoquent 
Quand les jours se suivent 
Quand il faut les vivre
Comme des bêtes qui tirent le soc
Dont les cornes s’entrechoquent

Oui, ce sont ces paroles qui lui reviennaient, à lui, un renaissant réapprenant à marcher...

mardi 8 mai 2018

Un lâcher de pollen

F de Machaut, le verger mystérieux

Sur la scène du Printemps de Bourges, lors de son premier concert après les obsèques de son père, Arthur H a prononcé cette phrase que je trouve admirable :
    « Un artiste qui part, c’est comme un arbre qui lâche son pollen. C’est magique. Ce pollen se dissémine et nous fertilise. »
En effet, à l’occasion de la mort de certains artistes mais aussi de penseurs, de chercheurs ou de philosophes, il se passe quelque chose de mystérieux. Comme si le fait que tant de personnes pensent à une autre en même temps par le prisme d’une émotion intense créait une sorte d’égrégore qui décuplait la puissance de l’œuvre du défunt et fertilisait l’âme de chacun. Et cela est d’autant plus fort que l’artiste parti était connu. C’est le mystère des célébrations réussies ; elles pourraient être mortifères alors qu’au contraire elles réveillent en nous une humanité et une sensibilité fragile qui nous rendent plus beaux, plus sensibles et plus reconnaissants.

J’ai eu à traverser certains deuils et j’ai souvent constaté qu’en quittant son corps et notre monde, la personne partie devenait alors pure présence, pur esprit, et qu’alors elle avait cette capacité d’être partout, n’étant plus limitée par les contraintes de son incarnation. C’est comme cela que nos parents décédés deviennent des ancêtres et que certains défunts deviennent des entités protectrices. Comme cela que nous sommes accompagnés de toute une myriade de présences et qui parfois se manifestent si nous savons un peu y faire attention.

Au-delà de ces considérations, j’aime cette idée que l’art puisse être un pollen qui nous fertilise. Nous sommes des terres en jachère qui n’aspirent qu’à la fertilité. Nous avons besoin d’un apport extérieur pour fructifier. Nous avançons balayés par l’aléatoire des vents qui nous traversent, déposant en nous les précieuses semences. Sans cette circulation rien ne pourrait vivre et surtout pas nos âmes. Artistes sont ceux qui se situent dans cette logique du vivant. J’aime les paroles, les sons et les images qui viennent en nous fructifier ce qui patiemment les attendait, révélant au hasard de cette pollinisation les jardins merveilleux que nous portions sans le savoir. J’aime ces artistes qui participent à ces grandes lois du vivant, qui procèdent des mêmes principes. Ainsi pourrions-nous leur demander : dis-moi, quel est ton jardin ? Et quels en sont les fruits ?

Le mot « culture » vient du latin « cultura »  (« habiter », « cultiver », ou « honorer ») lui-même issu de « colere » (cultiver ET célébrer). Que ce soit la terre ou les choses de l’esprit, ce mot nous ramène inlassablement à ces quatre sempiternelles questions :  Où habites-tu et qu’habites-tu ?  Que cultives-tu ? Qu’honores-tu ? Et que célèbres-tu ?

« Qu’habites-tu ? » : quels espaces psychiques choisis-tu d’investir et de vivre ? Comment habites-tu ta propre vie ?
« Où habites-tu ? « : à quel lieu, quelle place es-tu relié ? Comment l’investis-tu ?
« Que cultives-tu ? » : Quels rapports entretiens-tu avec le vivant, l’univers, la terre ? Que fais-tu pousser en toi ? Quelles futures récoltes as-tu semées ?
« Qu’honores-tu ? » et que « célèbres-tu ? » : Que choisis-tu d’honorer et de célébrer ? Que considères-tu comme digne du plus grand respect ? Que considères-tu comme aussi précieux -voire plus- que toi ? Quelles sont tes admirations ? Devant quoi serais-tu prêt à t’incliner ?

Entends-tu là cette écologie de l’esprit qui point ? Ce potentiel programme de vie ?

Les artistes sont des surfeurs d’argent zigzagant sur l’écume frissonnante de ces questions. Ils sont des semeurs à tout vent. Comme un grand chêne qui les années fastes peut produire 90 000 glands alors que seulement une dizaine sans doute deviendront arbres. Ils ne savent jamais où ça va prendre. Que leurs graines soient fragiles ou inadaptées au terreau dans lequel elles sont lancées, que ce terreau soit pauvre ou déjà trop occupé, que le vent cette année-là ne souffle pas, qu’ils soient trop seuls et ne puissent compter sur toutes ces aides disséminant leurs graines (comme les oiseaux, les écureuils, les sangliers… le font pour les arbres), que d'autres avant aient stérilisé les sols, alors leurs propositions resteront lettres mortes. Un artiste qui réussit est un phénomène qui procède d’un alignement très particulier pour ne pas dire miraculeux. Le talent, le travail, oui bien sûr. Mais aussi cet alignement avec lui-même, cette danse avec le vivant, cette chance indispensable, cette compatibilité avec l’air du temps, et tant d’autres choses encore…

En mourant, les grands artistes laissent partir tous les pollens qu’ils n’avaient pas eu la possibilité de prodiguer. C’est un moment magique qui féconde le monde. Bienheureux sont ceux qui les reçoivent… Et combien nos âmes en ont besoin...


lundi 7 mai 2018

Antichambre du Héros et apologie du brin d'herbe

Sarah Moon - Le Petit Chaperon Rouge

Dans un texte récent, la conteuse Catherine Zarcate développe l’idée selon laquelle si dans un conte on suit le Héros, celui qui ose suivre le fil du merveilleux et montre le chemin vers l’accomplissement, il convient d’attacher la même attention à ceux qui restent sur le bord de ce chemin. Car dans la vie, et donc dans les histoires, nombreux sont ceux qui n’osent franchir le pas et qui par détresse, stratégie de survie, peur, atermoiements divers, demeurent à jamais dans leur humble et modeste humanité. Ceux qui vivent alors avec l’avarice, l’envie, le déni, la voracité, la peur, la complaisance avec les puissants, la colère, l’avidité, la lâcheté, l'échec… et j’en passe.

Oui, au hasard de certains contes, les sœurs de Cendrillon, tout comme sa marâtre, les vieilles femmes dévoreuses d’enfants, les sorcières susceptibles, les fantômes dans les étangs, les tantes jalouses de leur nièce, la populace agressive, les jeunes gens égoïstes, les frappeurs d’enfants, les tabasseurs d’épouses, les rois sanguinaires, les princesses capricieuses, les traîtres à leur cause, sont, qu’on le veuille ou non, des bribes de miroirs éclatés de nous-mêmes. C’est sur ce limon-là que le Héros émerge. Ils nous montrent ce que l’on sait ne pas devoir faire, mais que l’on fait parfois à notre grande honte. Nous sommes tous des héros contrariés et / ou empêchés, des héros faillibles, et nous devons apprendre à nous accepter tels que nous sommes. Ne pas anoblir nos travers, mais les accepter et faire pacte avec eux. Car rien de pire que ces fonds de cuve refoulés tant leurs remontées intempestives à la surface peuvent être dévastatrices. Les contes nous en parlent pourtant. Et le plus surprenant, c’est qu’en général nous n’y voyons et n’entendons que le Héros, refoulant à l’arrière plan, presque comme des accessoires narrativement nécessaires, cette humanité faible et parfois terrible que pourtant ils nous montrent.

En tant que conteur, j’ai toujours attaché une grande importance lorsque je travaille une histoire à la travailler à travers le regard de tous les protagonistes. Se mettre à la place du loup dans le Petit Chaperon Rouge, à la place des vieilles femmes continuant de filer malgré l’interdiction dans la Belle au Bois Dormant, à la place des sœurs de Cendrillon, etc...Et même si ce travail n’apparaît pas dans la contée, le conteur aura tissé tous ces destins et tous ces destins seront présents ne serait-ce qu’en filigrane. Et puis, comme le dit Catherine Zarcate (je cite) : « C’est une manière habile d’éviter la caricature du « conte de fée ». Mais aussi, en ce moment, c’est une résistance, car notre monde fait la part trop belle aux vainqueurs. Or cette dangereuse simplification du monde et des êtres est à la racine des dictatures ».

Au-delà du conte, je m’interroge en ce moment sur cette figure du Héros. Qui ne voudrait, même d’une manière fantasmatique, ne pas l’être ? C’est un archétype très puissant, et je dirais même dominant. Alors qu’il y en a d’autres. Positifs : le guérisseur, l’enseignant, le défenseur, celui qui entretient le vivant… Moins lumineux : Celui qui est habité par l’absurde, celui qui rate tout, celui qui fait le bien au détriment de son propre équilibre, celui qui ne trouve pas sa place, etc…

Étymologiquement, « archétype » vient du grec et signifie « premier type ». Le Littré donne en première définition « Modèle sur lequel se fait un ouvrage ». Pour Jung, c’est « une image originelle qui existe dans l’ inconscient, mais qui n’est pas issue de l’expérience personnelle. L’archétype en lui-même est une énergie probablement indépendante de l’esprit humain, de nature transcendante, et qui possède la particularité d’être un élément de transformation ». En tout cas, l’archétype est une énergie psychique très puissante, et chacun d’entre nous est mu par l’énergie d’un archétype -voire de plusieurs. C’est une sorte de charpente, de matrice qui va imprégner l’ensemble de ce que nous sommes, de ce que nous ressentons, de ce que nous pensons, rêvons, construirons. Identifier l’archétype qui nous meut peut être le travail d’une vie. Et dans cette course à l’archétype, la figure du Héros est omniprésente.

Toutes les civilisations l’ont célébrée. Et puisque l’étymologie nous en apprend encore et encore, l’étymologie de « héros » vient du grec et signifie « demi dieu » ou « tout homme élevé au rang de demi dieu ». Et j’ai envie alors de poser une question toute simple : a t-on besoin d’être un héros, ou de se penser comme tel, pour être heureux et accompli ? N’y aurait-il pas derrière cet archétype qui nous habite, la tentation d’une survalorisation du moi, ou bien encore un acharnement masochiste contre soi-même à vouloir être à ce point exemplaire ?

C’est entendu, le Héros est celui qui ose et ne se dérobe jamais. Celui qui suit son destin au péril de sa vie. Celui qui sauve le monde et revient victorieux. Celui qui accomplit ce qui doit être accompli, y compris et surtout lui-même. Il en faut c’est un fait. Mais l’on peut avoir des qualités de héros sans en revêtir l’armure et sans renoncement pour autant : faire preuve de courage, de vaillance, de générosité, ne pas se dérober, regarder les choses en face, faire le bien, modestement, à sa façon.

Vivre en suivant l’archétype du héros, pourtant, consiste bien souvent à en revêtir l’armure ou l’habit de lumière. Mais pour nombre de prétendants combien le deviennent vraiment ? Car si l’archétype impose sa loi, il nous revient alors de le mettre en musique, de le faire vivre et l'incarner, d’en être digne. Et c’est là que le bât blesse. Sommes-nous à la hauteur de l’énergie archétypale qui nous anime ? Si oui, tant mieux. Si non, combien de héros déchus ressassant leurs échecs ? Combien de guérisseurs devenus prescripteurs de remèdes à la chaîne ou bien gourous dévoyés ? Combien d’enseignants dénués de pédagogie et d’empathie ? Combien de cultivateurs du vivant devenus des machines sans âme face à des champs stériles ? Combien de foules même, éprises d’idéal et devenant sanguinaires ? Que de désillusions alors et que de souffrances rabâchées !

Si l’on veut éviter ces souffrances et ces échecs, il n’y a pas plusieurs chemins. Il faut juste apprendre à identifier suffisamment ses faiblesses pour ne pas en devenir l’objet. Il faut apprendre à accepter et à reconnaître en soi la part d’humanité souffrante, fragile, pas obligatoirement reluisante, telle que le conte nous la montre parfois. L’archétype peut être dévastateur s’il n’est pas ajusté aux capacités de celui qu’il imprègne.

Par exemple, lorsque j’ai pris la décision de changer de vie, il y a maintenant un an environ, je sais avoir été mû par cet archétype du Héros. Je serais celui qui suit son propre destin. Celui qui contre vents et marées contraires prend la décision de vivre de ce qu’il aime. Celui qui transcende un long chemin de résilience pour s’autoriser à entrer enfin dans sa propre lumière. Un an après, alors que rien ne s’est passé comme prévu et que le spectre d’un retour à la case départ se fait durement ressentir, je sais juste que je ne suis décidément pas le Héros que j’espérais être. Et que si j’avais un peu plus accepté de pactiser avec mes peurs, mes empêchements et mes aveuglements, si j’avais été en mesure de m’accepter dans une image un peu moins magnifiée, je ne serais pas dans la situation très inconfortable dans laquelle je suis actuellement.

Rêver plus grand que soi expose parfois à de sombres désillusions. Choisissons-nous d’ailleurs nos archétypes ou s’imposent-ils à notre insu ? Ou bien encore en héritons-nous par-delà des générations ? J’aime cette idée -poétique sans doute plutôt que philosophique- que l’archétype est le chemin que choisit notre âme pour s’accomplir. Mais nous ne sommes pas que nôtre âme et c’est là toute la violence et la merveille de l’incarnation. Nous sommes aussi un corps, une personne avec ses failles, son histoire, ses blessures, ses fragilités et nous devons faire avec. Comme une corde à nouer entre le précaire fragile de nos existences et la mirifique beauté de nos âmes baignant dans l’immensité du ciel.

Nous devons apprendre l’infini tout autant que la beauté gracile, simple, presque rustique, du brin d’herbe. Nous devons accepter, même avec effroi, tous nos visages. C’est à cette condition-là que nous pourrons nous hisser un peu plus haut que nous-mêmes.

Dans le bruissement sans fin des histoires que nous racontons et que nous nous racontons, exonérons-nous pour un temps de la focalisation sur le héros et écoutons tous les murmures autour. Ils ont autant, voire plus, à nous apprendre...


samedi 28 avril 2018

Soufflé par le vent

Margaret Bourke White - 1934


" Pleure autant que tu veux,
Console-toi comme tu le peux,
espère autant que tu peux ".

dimanche 22 avril 2018

Jacques Higelin

A la Fête de l'Huma en 1986

"En novembre 2015, j'ai publié un texte sur Jacques Higelin. Et parce que je n'en finis pas de faire le deuil de cet artiste magnifique, j'ai eu envie de le repartager maintenant qu'il est parti. J'ai eu la chance de pouvoir assister à ses obsèques et ce fut un moment magnifique de vie, de rire, de mort et de chagrin. A son image. Depuis je réécoute tout. Et sacrebleu, que de merveilles !

Sur quoi pleurons-nous quand un artiste comme lui s'en va ? Sur le temps qui passe, sur notre jeunesse qui s'enfuit, sur la nostalgie de moments de concerts qui furent si beaux, si intenses, si fous, qu'ils nous apprenaient à vivre. Nous pleurons aussi sans doute sur toutes nos promesses non tenues, sur nos incandescences, nos renoncements, notre flamboyance qui parfois s'éteint.... Mais surtout, nous pleurons la mort d'un frère et d'un ami. Voilà, je peux dire ceci : Higelin est le premier ami que je perds. Nous nous accompagnions depuis plus de 42 ans ! Peu d'artistes sont entrés comme cela dans mon intimité affective. Il y eut Ferré, Bashung, Miles Davis et il reste encore C. Vander sans doute. Mais par exemple pour ce qui le concerne, c'est pour moi une admiration pour une musique qui me bouleverse ; pas un ami. Higelin était de ces potes un peu grand frère avec qui tu bois des coups les soirs de joie et de cafard. Il nous faisait voir la lumière qui pointe dans certaines obscurités poisseuses. Et la joie qu'il chantait si bien, nous l'apprécions d'autant, que nous connaissions parfois les affres qu'il traversait. Ça aurait pu avoir valeur de joliesse ; c'était du courage. En gros, il nous montrait l'exemple. En vieillissant, il acceptait ses émotions avec le seul talent de l'enfance retrouvée. Ses duos avec sa fille. Et puis cet entretien où il raconte la fois, où, au Cirque d'Hiver, sa mère, déjà très âgée, était venue sur scène pour lui remettre un disque d'or. Comment il s'était agenouillé en pleurant et comment toute la salle s'était mise à chialer. "Le plus beau moment de toute ma vie d'artiste" ajoutait-il en larmes en le racontant. Après ce moment, il fit un concert de 4 h 45... Peut-être après tout que beaucoup d'artistes montent sur scène juste pour épater leur maman...

Quand j'avais publié ce texte, j'avais choisi comme chanson, "Alertez les bébés". Là, et sans doute parce qu'elle fut diffusée à son enterrement, j'ai choisi "Le berceau de la vie". A un moment il dit ces mots : "fais voir ta grâce et ta beauté, digne et jolie". J'ai toujours été ému par ce "joli" et par le fait qu'il soit accolé à "digne". Là encore, une leçon...Il disait que la musique l'avait sauvé de tout. Moi aussi. Ah oui, et il disait aussi que l'inspiration lui venait souvent à l'aube pendant que tout le monde dort encore parce qu'alors "ceux qui veillent ramassent les rêves des autres". J'ai ramassé quelques uns de ses rêves. Ils étaient beaux."


Parfois, la force d'une situation ou la puissance émotionnelle d'une personne suffisent à perforer notre cuirasse, si assidûment renforcée, pour nous connecter à notre humanité la plus profonde. Une sorte d'accès à une source très profondément enfouie et qui d'un coup remonte telle un geyser.

J'écris cela parce qu'avant hier soir, je me suis fait une soirée Jacques Higelin et que je ne crois pas avoir laissé couler autant de larmes de mes yeux depuis des siècles.

J'ai d'abord regardé le documentaire de Sandrine Bonnaire, puis la captation de son concert avec orchestre à la Philarmonie de Paris pour ses 75 ans.
A le voir et l'entendre, on sent qu'il est entré dans cet espace de l'âge ancien où les mots commencent à s'échapper et parfois la mémoire aussi. Quelque chose qui a à voir avec l'enfance, lui qui ne l'a jamais vraiment quittée. Je connais peu d'homme qui habite à ce point ses émotions et c'est sans doute cette sincérité sans fard qui touche à ce point. Dans le documentaire, il y a deux moments bouleversants lorsqu'il revoit un film en noir et blanc dans lequel il a joué à l'occasion d'une permission pendant la guerre d'Algérie. Le film se passe à Saint Nazaire. A un moment, on le voit endormi torse nu dans un lit fermé par un rideau. Il a la beauté insolente des corps jeunes. Une jeune femme alors entre, filmée de l'intérieur du lit, et l'on voit alors son sourire lorsqu'elle écarte le rideau et découvre le jeune homme endormi. Cette comédienne deviendra le premier grand amour d'Higelin, celui à qui il écrivit « Lettres d'amour d'un soldat de 20 ans », celle qui le forma intellectuellement et amoureusement. Son visage est filmé lorsqu'il regarde ce film, et son visage, mon dieu, son visage lorsqu'il revoit le visage de cette femme le découvrant derrière le rideau ! Ce visage... Jamais, je crois, il ne m'a paru ressentir autant d'amour dans un sourire. Jamais... Un sourire qui contiendrait toutes les promesses du monde, passées, présentes et à venir. Et puis ce moment où il se revoit jeune avec Henri Crolla, l'homme qui lui apprit la guitare et la musique.... A la fin de la projection, il dit juste : « ça m'a fait du bien ». Sans doute faut-il régulièrement revisiter ses fantômes et ses rêves. On le voit retrouver cette femme maintenant âgée et qui semble ne plus parler. Ils se frottent la tête, il lui caresse les cheveux, ils se sourient... Et toi tu pleures.

J'ai découvert Jacques Higelin sans doute en 1976 avec l'album BBH 75. Un prof de français me l'ayant fait découvrir (oui, tu sais de ces profs dont tout le monde rêve...). Un choc tellurique. Personne d'autre à l'époque n'avais jamais fait ça. Ensuite je l'ai suivi, perdu, retrouvé. Vu je pense plus d'une dizaine de fois en concert. A la vision du documentaire, je me suis rendu compte que j'avais oublié ce qu'étaient vraiment ses concerts et ce qu'il y était : une sorte de feu-follet incandescent et risque-tout qui répondait quand on lui demandait pourquoi il faisait des concerts de trois heures : une heure pour faire connaissance, une heure pour être ensemble et une heure pour se dire au-revoir.

Je l'ai rencontré une fois pour l'avoir programmé à l'occasion de sa tournée Trénet. Quelques échanges un peu pudiques, respectueux. A la fin du concert lors des remerciements de circonstance il m'avait qualifié de « dernier rempart avant Dieu ». Ça m'était resté. Le concert avait été beau, la salle était située dans une ville située près de la ville de son enfance en Seine et Marne et cela avait sans doute contribué.

En y réfléchissant l'autre soir, je me suis dit que plus que tout autre, cet homme m'avait appris à aimer la vie. Et crois-moi ce n'était pas gagné. Que l'on pouvait être presque au même moment dans la jouissance du vivre et dans les abîmes du désespoir le plus noir. Oui, c'est grâce à lui que je me suis dit que la vie était aimable et qu'il me revenait de m'y atteler. Cadeau énorme n'est-ce pas ? Je sais être entouré de compagnons, et compagnes, de route ; chanteur, musiciens, écrivains... Nous vieillissons ensemble et chacun témoigne à sa manière en enseignant et renseignant l'autre au passage.

Lui qui a dit qu'il y avait deux sortes d'artistes, « ceux que l'on applaudit et ceux que l'on remercie », je ne sais si il mesure à quel point il est aimé de son public. Au concert à la Philarmonie, il était comme un enfant. Un vieil homme presque fragile, au bord des larmes, avec ces prompteurs partout pour lui rappeler ses propres textes. Mais cette présence, cet amour du public, palpable, vivant, poignant... Et ce lien avec sa fille Izia, en larmes sans que l'on ne sache trop pourquoi(1) et pourtant si belle ; et lui comme irradié et dissous de tendresse l'enlaçant et lui murmurant « mon ange, mon ange »... A la fin du concert, il se mit en sortie de scène pour remercier les musiciens de l'orchestre un à un, puis il demanda au public : « est-ce que vous êtes heureux ? ». Je n'ai jamais entendu un autre artiste demander ça à son public en fin de spectacle. Et pourtant, in fine, y aurait-il une autre question à poser ?

Merci monsieur Higelin. Je vous aime.  

Fontainebleau, le 6 novembre 2015

(1) : Maintenant on sait peut-être. Sans doute savait-elle que c'était là son dernier concert...