jeudi 3 janvier 2019

juste un récit



« Sans terre, l’âme est vide, mais sans récit, la terre est muette »(1). Et moi qui n’ai pas de terre, je n’ai que des récits. Alors, quand bien même, sans doute, dois-je savoir faire autre chose, je fais récit de ce que je vis et rencontre. Parce que ce que nous rencontrons (êtres, récits, musiques, épreuves, joie…) est ce qui nous tisse. Et qui peut dire avec certitude ce qui mérite d’être raconté et ce qui ne mériterait pas de l’être ? Parfois, un simple brin d’herbe peut révéler une importance plus grande encore que les textes les plus sacrés, et les grandes décisions se prennent parfois dans un silence et une simplicité muette, sans anges sonneurs de trompette et chorale cosmique, qui font qu’il ne reste de cet instant fatidique le plus souvent aucune trace.

Je suis une sorte d’écrivain public passé à côté de sa vocation. Avant, il y avait les bardes, en Afrique il y a les griots -des gardiens de la mémoire collective et familiale- et moi j’écris souvent sur des petits riens, un chroniqueur du presque rien, de l’interstice, au mieux un rapporteur de mondes enfouis, un partageur de graines que chacun prend ou ne prend pas en fonction de ses goûts, affinités et / ou disponibilité.

Je vais donc te faire un récit, un récit d’un presque rien.

Hier, j’ai regardé un documentaire du cinéaste Alain Cavalier sur Bartabas et ses répétitions matinales avec le cheval Caravage (c’est aussi le titre du film) en vu d’un prochain spectacle. Cavalier + Bartabas, tu te doutes bien que ça ne parle pas beaucoup. Un film de taiseux donc, filmé avec une petite caméra numérique, qui montre juste le travail en train de se faire, sans commentaire ni discours. C’est aussi lent que fascinant et puis le cheval est somptueux.

A un moment, il y a un plan de deux secondes, on l’on voit un cheval couché dans son box et visiblement en train de mourir. C’est un film de silence disais-je. Le plan suivant, on voit simplement Bartabas assis, droit, silencieux, dans sa roulotte, avec juste deux choses sur la table : un mouchoir de papier blanc soigneusement plié et une carafe de saké. Rien de plus et pourtant on comprend tout. Mais si je te raconte tout ça, c’est pour la scène suivante. On voit Bartabas entrer dans une écurie où vivent en groupe, sans box, une vingtaine de chevaux. Il y entre et s’accroupit dans un coin. Les chevaux s’approchent intrigués. Et puis, un, puis deux, puis trois chevaux s’approchent de lui et posent leurs museaux contre son visage. Et comment dire… C’est d’une beauté de premier matin du monde. On comprend tout bien sûr, de pourquoi il est venu là, de comment les chevaux lui guérissent son âme blessée. Car on le sait maintenant, les chevaux sont de grands guérisseurs… Mais dans le film, là, il n’y aucun mot, aucun discours. Juste un homme qui se laisse guérir de son chagrin par des chevaux. Après, bien sûr, on sait que Bartabas, un des plus grands écuyers de ce siècle, a une relation quasi médiumnique avec les chevaux, on sait qu’il a même tourné il y a longtemps un film chamanique en Mongolie (ou en Sibérie, je ne sais plus). Alors on peut reconstituer quelque chose. Mais la force du film, c’est de justement, simplement montré, sans un mot.

C’est un récit de rien, capté au fil d’un jour d’inactivité forcée. Je l’offre au monde. Saurais-je faire quelque chose d’autre ?

(1) : in « La Vie des Elfes » de Muriel Barbery chez Galiimard, un livre à la très belle écriture.



samedi 1 décembre 2018

Mettre nos âmes à l'abri

Tapisserie de Dom Robert (cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Habitant un immeuble peu propice à cela, je ne peux écouter de musique chez moi si ce n’est au casque. Et comme par ailleurs après des semaines d’usine j’avais envie de retrouver une nature sauvage et fière, je me suis fait un petit plaisir aujourd’hui. J’ai acheté le dernier album de Bashung (et trouver un CD dans le coin relève d’une mission aventureuse) puis, l’écoutant à fond pendant le voyage je me suis rendu en un endroit que j’aime bien : la vallée du Viaur, un de ces lieux où l’on sent encore la nature sauvage et indomptée.

Pour l’album, je l’aime beaucoup. J’en aime son côté abrupt sans facilité à laquelle se raccrocher, son côté revenu d’entre les morts et cette voix sèche et austère (non embellie par le travail en studio), celle d’un homme qui se savait condamné ; et on l’entend presque sangloter à un moment… Toutes les chansons ne se valent pas, ce serait facilité de le dire, mais il y a dedans quelques fulgurances, quelques trouvailles poétiques, quelques mélodies dont lui seul avait le secret. Il paraît que le français n’étant pas sa langue maternelle, il l’entendait un peu comme une langue étrangère ouvert à l’étrangeté des sonorités. Il y a « Immortels » bien sûr, une merveille. Mais il y a aussi « les Arcanes », une chanson pour dire que plus rien n’est caché alors que le propre des arcanes c’est bien d’y cacher quelque chose (« Revenu des arcanes, j’ai ouvert les écluses, pour une fin en fanfare… Mais tout est là, et j’ignore l’art perdu du secret. Oui, tout est là, rien n’est caché »). Et il y a « Nos âmes à l’abri », pour moi, je le sais, une chanson qui me suivra longtemps. Pourquoi ne l’a t-il pas retenue pour « Bleu Pétrole » restera à tout jamais un mystère, mais cette chanson, qui clôt l’album, le justifie à elle-seule : « La douceur tombera comme une coulée de plomb, on se relèvera la nuit sur le balcon. Pour mettre nos âmes à l’abri, mettre nos âmes à l’abri ».

J’ai écouté cette chanson sur le voyage de retour. La vallée étant encaissée, il y fait sombre et les nuages planaient. Pour rentrer il faut donc remonter sur le plateau, et alors que la chanson se déroulait, peu à peu la lumière revenait, jusqu’à cette lumière irradiante d’une fin de journée d’hiver avec le soleil se couchant derrière la colline. Une épiphanie en soi.

La promenade fut belle, je marchais vers l’aval. Envol parfait d’un groupe de canards sauvages de la surface de l’eau ; éclair fugace d’un martin-pêcheur rejoignant la rive, reflets aléatoires du roux des feuilles sur l’onde. Le paradis est là où l’on veut bien qu’il soit. Et il y a tant d’occasions de perdre son âme et tant de lieux pour la retrouver et la mettre à l’abri.

Dans ces endroits où l’âme respire, il y a l’œuvre de Dom Robert. Une amie sur Facebook m’en parlait l’autre jour. Or, il se trouve que je l’ai rencontré et que je crois bien n’avoir jamais écrit cette histoire.

A 18 ans, je suis allé avec un copain passer deux semaines dans un monastère bénédictin. Comment un adolescent de cet âge, issu d’un milieu athée pour ne pas dire anti-clérical, viré qui plus est du catéchisme à 9 ans, peut-il développer un tel projet ? Disons qu’à l’époque j’avais déjà des élans mystiques très forts. Une personne avait du me parler de ce lieu, et voilà…. Mes parents ne s’opposaient jamais, j’y suis donc allé. A l’époque, on pouvait choisir entre payer sa pension ou participer à la vie du monastère. Comme nous n’avions pas d’argent avec mon pote, nous avons choisi la deuxième option et nous sommes retrouvés… à l’entretien du jardin ! Parler de dieu et des merveilles de l’univers avec un moine entre deux brouettes de terre est un bonheur que je souhaite à tout le monde. Ce monastère, très progressif pour l’époque, accueillait des personnalités atypiques : un chercheur en astronomie du CNRS, un ancien missionnaire africain revenu presque agonisant et quasi ressuscité, et ce frère présenté comme « réalisant des cartons pour faire des tapisseries ». Je me souviens de lui comme frère José, mais au vu de sa biographie, je pense que c’est une facétie de ma mémoire. « Faire des cartons pour tapisserie » consiste en fait à créer les motifs, le visuel et les couleurs d’une tapisserie qui sera ensuite réalisée en atelier (à Aubusson pour ce qui le concerne). Les reproductions en cartes postales que j’avais vues à l’époque témoignaient d’un imaginaire très délicat, où fleurs, arbres et animaux étaient représentés dans une palette de couleurs aussi infinie que délicate. Frère José (oui, continuons de l’appeler comme cela), dans mon souvenir, avait un physique râblé, petit, large d’épaules et chauve, ce qui fait que nous trouvions qu’il ressemblait plus à un bagnard repenti qu’à la délicatesse de ses œuvres. Pour le reste, les messes dans la chapelle avec les moines (surtout le matin très tôt) étaient d’une beauté et d’une profondeur auxquelles l’adolescent que j’étais était très sensible. Il y avait un chœur de chant grégorien (des disques en témoignent) qui lorsqu’ils chantaient dans l’église vous envoyaient direct au septième ciel...

En tout cas, un matin, le frère astronome nous proposa de nous faire découvrir le ciel avec son matériel. Rendez-vous est pris très tôt le matin dans les jardins. C’était un savant érudit qui avait à cœur de partager, un être d’amour pur comme il y en avait quelques uns dans le lieu, et nous voilà donc tous les trois avec mon copain à presque 6 heures du matin autour de la lunette à découvrir les étoiles, les planètes et l’immuable et féerique spectacle de l’univers comme il va… Là-dessus, on entend soudain des bruits de pas courant et l’on voit arriver, vêtu d’un short improbable et de baskets d’un autre temps, notre frère José en train de faire… son jogging !

- Ah bonjour mon frère, qu’est-ce que vous faites là si tôt ?
- Et bien voyez-vous (je ne sais plus si ils vouvoyaient ou se tutoyaient) je fais voir et les étoiles et la lune à ces messieurs !
- Ah la lune (toujours en sautillant sur place). Faites voir !

Il regarde dans la lunette et impérial commente  tout en reprenant sa course :

- Ah oui, la lune ! Pas mal, mais bon, y a pas de fleurs là-haut ! Avant de disparaître dans les méandres du jardin.

Plus tard, je découvris que c’était un proche de Lurçat et que son œuvre était connue dans le monde entier. Avant de partir du monastère, il était possible de demander une audience à un moine pour discuter de nos questionnements spirituels. Je rencontrais celui qui était revenu d’Afrique moribond. Une force de la nature, bien loin des caricatures de missionnaires habituelles. Je me souviens que nous avons parlé à un moment entre autres choses de la question de l’immanence ou de la transcendance de dieu (oui, à 18 ans, pas étonnant que ma vie amoureuse fut ensuite un fiasco ! Non, je plaisante…) Au moment de l’au-revoir, d’une bourrade fraternelle, il me frappa délicatement le plexus de sa main, en me disant quelque chose comme « ça ira, ça ira... » Et comment dire ? Ce fut comme si je recevais une décharge électrique libératrice en moi. Une sorte de passation, de transmission muette par laquelle je sus que toute ma vie, consisterait à chercher et à avancer sur ce chemin de conscience et que j’avais toute légitimité pour le faire… Je finis presque 15 ans plus tard par rencontrer le bouddhisme et cela est une autre histoire, ou plutôt la même, mais différente.

La musique et la poésie, l’art en général, les prières et les chants, la beauté du monde, la fraternité : autant de cryptes enchanteresses pour mettre nos âmes à l’abri...


dimanche 25 novembre 2018

Tisseurs de Mondes : premier pas dans le monde

Détail de la reine Isabelle de Bourbon - Diego Velasquez 1635

J’écris peu de textes sur les blogs en ce moment, pour cause d’écriture d’un roman. Et dieu sait si c’est du travail… Je profite de cette solitude imposée et de ce creux dans ma vie pour me lancer dans ce travail de longue haleine. Au début, je pensais écrire une pure fiction jusqu’à ce que bien entendu je me rende compte que c’était une forme d’autobiographie spirituelle déguisée de ces dernières années. J’en suis à une soixantaine de pages dactylographiées et le livre devrait, dans le projet actuel, en faire à peu près une centaine. Il est difficile de parler d’un projet en cours comme celui-ci, mais par amusement, j’ai tenté d’en écrire le pitch…

« Jean est conteur. Un jour, après un spectacle, il trouve dans sa loge un mystérieux morceau de broderie déposé par un inconnu. Intrigué, il va tenter d’en savoir plus et de trouver son origine. Cette recherche va le mener très loin de là et à un changement de vie radicale pour le meilleur et pour le plus difficile. Au contact d’une non moins mystérieuse « Grande Légende », il va entrer dans un autre monde et commencer au contact d’une mystérieuse confrérie qui n’en a que le nom ce qu’il convient d’appeler une initiation qui va changer et sa vision de la vie et sa pratique de conteur... »

Ce roman pourrait être un livre sur le conte et sa pratique, mais pas que…
Il pourrait être un livre sur une certaine néo-ruralité, mais pas que…
Un livre merveilleux et fantastique, mais pas que…
Un livre sur les techniques du fil ; broderie, tissage.. Mais pas que…
Un livre d’initiation spirituelle, mais pas que…
Un livre sur « la Voie du Tambour », mais pas que…
Un livre sur la fin de notre civilisation, mais pas que…
Un livre sur le travail en usine, mais pas que…
Un livre pour « mettre nos âmes à l’abri », mais pas que…

Au début, je voulais l’appeler « Tisseurs de mondes ». Et puis, à l’écoute de l’album posthume d’Alain Bashung, un autre titre est en train de s’imposer. Comme dans tout ce que j’ai fait jusqu’ici, l’histoire tisse vie quotidienne et merveilleux le plus onirique. Le héros se prénomme Jean comme dans « le Rêve de l’Arbre ». Un double de moi-même.

C’est le premier roman que j’écris et c’est très différent à faire que des histoires plus courtes. Un nombre infini de questions se posent au détour de chaque phrase, les possibilités de bifurcations narratives étant infinies, et c’est une rude tâche de tenir la barque sans s’éloigner de l’intention de départ. Évidemment, se pose la question de la littérature et de la qualité littéraire, moi qui suis si exigeant en tant que lecteur… J’ai résolu la question en me posant comme un simple « raconteur d’histoires ». Ce que je suis, je crois, profondément : un simple raconteur d’histoires.

L’écriture de ce livre s’impose à moi en une période où j’ai mis le conte à distance et ce n’est sans doute pas un hasard. Ce que j’aurais souhaité partager en tant que conteur de manière matériellement satisfaisante, ce qui n’a pas pu se faire, j’essaie de la partager dans ce livre. Parviendrai-je à le faire éditer ? L’idée est bien sûr dans un premier temps de chercher un éditeur « traditionnel ». En cas d’échec (dont je commence à avoir l’habitude…) je le publierai sur un site d’auto-édition.

Au vu de ce qu’est ma vie en ce moment, l’écriture de ce livre est une puissante bouée de sauvetage. En un contexte difficile, elle me permet de nourrir mon âme et de maintenir allumée une petite bougie dans la nuit. Mais écrit-on pour autre chose après tout ?

jeudi 4 octobre 2018

Ainsi parfois vont les rêves


Comme Rahan, le Fils des Ages Farouches, à chaque aube faire tourner le coutelas pour connaître la direction où aller. Ici, il montre la lumière, alors allons-y.


Toutes et tous, sommes vivants en devenir parce que nous avons des rêves. Pas tant les rêves du sommeil que ceux que, patiemment, au fil des mois et des années nous construisons. Nos rêves de vie. « J’aimerais tant devenir naturopathe ». « Je mets de côté pour faire le tour du monde pendant un an ». « Je veux fonder une famille avec trois enfants ». « Je vais acheter une vieille maison à retaper dans le sud pour en faire un gîte ». « Je veux devenir artiste », « Je vais écrire un roman et vendrai des milliers d’exemplaires », « un jour je vivrai l’Éveil, et alors toute ma vie sera lumière », «  Je veux aller aider les gens dans une organisation humanitaire ». «  Je joue toutes les semaines au Loto pour avoir une piscine », « Je veux devenir maraîcher bio », etc.

Ces rêves-là ne se construisent pas du jour au lendemain. Il est rare, même si cela existe, qu’une personne plaque tout ou se recycle du jour au lendemain. Dans la majorité des cas, c’est une lente élaboration, une cristallisation, une planification qui se fait au fil des mois et des années. Ces processus avancent conjointement avec la construction de nous-mêmes, la découverte et l’expérimentation de nos potentiels, les rencontres que nous faisons, les talents et les goûts que nous nous découvrons. L’élaboration de ces grands rêves / projets de vie mobilise une bonne part de notre énergie psychique, d’autant qu’ils sont souvent dans une conflictualité épuisante avec notre vie réelle. Alors peu à peu émerge le « un jour je le ferai ».

Comment finit-on par se convaincre que notre vérité et notre accomplissement passent par la réalisation de tels projets ? Qu’il nous revient d’accomplir cela si l’on veut être sûr de n’être pas passé à côté de nos vies ?

C’est un long processus que celui de ces rêves-là. Pour moi par exemple, devenir conteur de métier (et pas seulement dans le cadre d’une activité complémentaire) est un rêve qui s’est patiemment structuré sur une vingtaine d’années. Celui de devenir tarologue sur une bonne quinzaine d’années. Me convaincre que j’avais quelque chose à apporter au monde et que par là serait le chemin de mon accomplissement fut le cheminement de toute une vie. Ainsi suis-je devenu masseur, tarologue, conteur… Jardinier de l’humain disais-je alors…

Par ailleurs, suite à une petite enfance et à une enfance profondément contrariées, un autre de mes mythes était la vie conjugale. Être sauvé et se construire par l’amour, réussir ce que mes parents avaient raté. Une vie entière à fantasmer cette chose-là pour à chaque fois échouer avec plus ou moins d’âpreté. Ce qui avec le recul fut logiquement normal : grand blessé affectif, j’avais besoin d’amour et d’être aimé au quotidien, alors que mon besoin d’indépendance créait une incompatibilité mortifère avec ce besoin...

Un autre de mes mythes était le retour à la terre. Là était la vraie vie vivifiante et digne. Vivre dans la beauté du monde...

Alors, en quittant mon ancien emploi dont il me semblait avoir fait le tour, pour partir rejoindre ma compagne de l’époque et m’installer à la campagne comme conteur, tarologue et masseur, je faisais d’une pierre cinq coups et réussissais le prodige de réaliser cinq rêves majestueux en un….

Et quand aucun de ces rêves n’a marché (et parfois même de manière quasi surnaturelle) et qu’un an après je fus dans la situation de devoir retourner vers mon ancien employeur, dans mon ancienne région, célibataire qui plus est, et après un an de précarité économique dont plusieurs mois à la fin en intérim à travailler à la chaîne en usine, la tristesse et l’incompréhension furent grandes.

Car comment donner du sens à ça ? Partir réaliser ses rêves les plus profonds après les avoir maturer pendant des années et que rien ne marche ? Tristesse, colère, incompréhension, abattement, sentiment d’injustice et de damnation, solitude douloureuse, auto dévaluation (« faut-il donc être vraiment mauvais pour rater les choses de cette manière ! »)… Une plongée dans l’Ombre.

Pour reprendre une expression à la mode en ce moment, il arrive parfois dans nos vies que tout soit aligné. Que nous soyons dans un cercle vertueux. En ces instants, tout s’enchaîne harmonieusement, tout se répond, s’enrichit mutuellement et les synchronicités fleurissent… Au terme « aligné », je préfère d’ailleurs celui de « synchronisé » qui me paraît plus juste. Oui, parfois tout est synchronisé. Et donc, par voie logique, il arrive aussi parfois que tout soit désynchronisé. Toutes choses arrive à contre temps de l’autre, les refus, les impossibilités, les contrariétés, les épreuves s’accumulent dans une sorte de spirale infernale. J’ai tendance à penser que ces périodes devraient être perçues -au-delà d’une adversité ou résistance des choses que je qualifierais de « normales »- comme un ensemble de signes, d’alertes, à partir desquelles nous devrions nous dire que nous faisons fausse route. Donc, à un moment (et même relativement rapidement), dans mon beau projet de vie, les choses se sont désynchronisées (et quant à la question de savoir si « elles se sont » désynchronisées, ou si je les ai sciemment désynchronisées, je laisse pour l’heure ce débat de côté).

Et puis, il y a quelques jours ; la réponse. Fulgurante. Et cette compréhension là : Lorsque après avoir mûri pendant des années un rêve, nous pensons le temps venu pour le réaliser, nous ne nous rendons pas compte qu’entre le début de la maturation de ce rêve et sa mise en œuvre ; parfois à notre insu, nous pouvons avoir profondément changé. Et que ce rêve qui nous est si cher n’est peut-être plus adapté à ce que nous sommes devenus. Que nous sommes restés fixés sur ce rêve-là, alors qu’une part de nous, vitale, est peut-être déjà appelée à autre chose. A un autre rêve. Comme une désynchronisation entre nos rêves intacts et ce que nous sommes devenus au fil du temps.

Or, quand on passe une bonne partie de sa vie à se construire un rêve de vie, il n’y a qu’une solution pour changer de rêve : réaliser ce rêve ! Il ne peut y avoir d’autres solutions. Pourquoi ? Parce que tout rêve important non réalisé reste comme un fantôme et une chape de regrets qui empêchent quoi que ce soit d’autre d’émerger. Il occupe toute la place dans notre psyché. Quoi que l’on fasse, si l’on ne fait pas cette tentative de le vivre, toute notre vie restante nous resterons entre regrets et hypothèses (« ah si seulement j’étais allé jusqu’au bout ! »).

Donc ayant fait le pari, tel un joueur insoucient, de mettre tous mes rêves dans le même projet, je les ai tous perdus. Ou plutôt, je les ai tous dissous. Alors oui, la solitude, le chagrin, l’incompréhension, le désarroi. Jusqu’à comprendre cela : maintenant que je suis libéré de ce rêve-là, je suis comme un disque dur vierge à même d’en élaborer un autre qui correspondra plus à l’essence de ce que je suis devenu. Que suis-je devenu (je ne parle pas dans les faits, ça je le sais, merci ; je parle de mon âme) ? Et bien, justement, je ne le sais pas. Pas plus que je n’ai la moindre idée de quel sera le prochain rêve. Je me suis dés identifié de presque tout.
Libéré du fantasme d’être reconnu comme artiste, comme tarologue et soignant ; libéré du fantasme (et du besoin) de la vie conjugale pour m’accomplir ; libéré de toute image sociale, libéré d’une bonne partie de mes discours, je peux dorénavant avancer vers un inconnu tout autant effrayant que profondément régénérant.

Oh bien sûr, il y aurait bien d’autres regards à porter, bien d’autres analyses à élaborer, sur cette désarmante aventure, et ce qui est écrit ici n’est bien sûr pas la seule explication. Mais bon, quand il nous semble avoir presque tout perdu et échoué, que pouvons-nous faire d’autre que tenter de faire poindre de nos désastres une nouvelle lumière ?

J’ai voulu réaliser un rêve.
Ça ne devait pas être le bon .
il s’est débarrassé de moi.
Du coup, me voilà neuf pour inventer un autre...




samedi 4 août 2018

Faire son miel en attendant des jours meilleurs

Julian Martinez , San Ildefonso Pueblo Bandelier - National Monument - New Mexico 1912
Photo by Jesse Nusbaum

Jacques Higelin racontait souvent des anecdotes vécues dans lesquelles le merveilleux côtoyait le prosaïque. Ainsi l’ai-je entendu raconter dans une émission de radio récente une de ces histoires.

Elle s’est passée bien avant la notoriété. Dans ces années faméliques de vache maigre et en cette période où il vivait dans une camionnette garée dans une rue de Paris et vivait en faisant la manche. De ces périodes de dèche qui peuvent vous détruire. En plus sa femme s’était retrouvée très malade et hospitalisée. En cette sombre période donc, il finit par décrocher un concert. La salle du concert était au 1er étage et il y avait un bar au 2ème. Le patron lui offrant un coup, il y va et là, il pense à sa vie, à tout ce qui va à vaux l’eau, à sa femme à l’hosto, au fric qui ne rentre pas, au succès qui ne vient pas et, discrètement, s’en cachant un peu, il se met à pleurer. C’est alors qu’un inconnu s’approche de lui et, sans un mot, dépose devant lui un papier, puis s’en va. Higelin prend le papier et lit : « Si tu as du sucre, même en pleine jungle les fourmis viendront ». Et Higelin raconte que cette simple phrase le guérit de cet abattement qui aurait pu l’anéantir.

Oui, si ce que tu as offrir est bon, si tu l’offres au bon moment, aux bonnes personnes, alors le succès viendra. Cette histoire de sucre m’a touché parce que c’est un peu l’histoire de ma vie de ces derniers mois. Un alliage, une alliance, qui ne se sont pas faits alors qu’ils ont fini par avoir lieu pour Higelin.

Mon sucre était-il bon ? Oui, sincèrement et sans orgueil démesuré, je pense qu’il l’était. Je pense vraiment -même si évidemment les marges de progression sont sans fin- que je fus un bon conteur (je dis « je fus » car je pense sérieusement arrêter), que je suis un bon tarologue, et même un bon masseur. Oui, mon sucre était bon, mais... les fourmis ne sont pas venues !

Pour de multiples raisons sans doute dont les deux premières sont que je ne suis absolument pas programmé pour mettre en place ce qu’il faut pour les faire venir et qu’avoir trop de cordes à son arc finit par nous desservir. D’abord parce qu’il est difficile de suivre plusieurs lièvres à la fois, ensuite parce que l’on est vite taxé de néophyte dispersé. Mais aussi et surtout parce qu’à l’exception des amis et d’une sorte de tribu peu nombreuse mais magnifique, mon sucre n’était pas attendu, où tout au moins pas attendu là où je le proposais. Le succès pour ces choses-là réside dans une sorte de conspiration, dans un grand rendez-vous invisible entre soi, ce que l’on propose, à qui on le propose, avec la vie et toute une multitude de choses agissantes à notre insu ; et le talent n’est qu’un des aspects, pas obligatoirement le plus déterminant, que cela plaise ou non.

Nous sommes des abeilles consciencieuses qui cherchons notre propre nectar pour pouvoir l’offrir au monde. Ce que nous faisons le mieux, ce que nous faisons résonner, ce qui réveille le meilleur de nous-mêmes. Ce peut-être dans l’art, dans le soin à la personne, mais aussi dans la mécanique auto ou même les métiers de bouche… Et dire que nous vivons dans un monde qui en général se contrefiche de notre nectar et préfère aller chercher en nous juste la machine à produire est un tel lieu commun que je ne suis même pas sûr qu’il vaille d’être rappelé ici.

Ainsi, passons-nous des années à cultiver notre propre nectar pour l’offrir au monde. Et parfois il est pris et parfois il ne l’est pas. Et beaucoup ne s’en sont jamais remis. Parvenir à ne pas en être affecté est un grand koan : ne pas s’identifier à ce que l’on propose tout en le travaillant et le défendant mordicus. Je ne suis pas que mon nectar mais celui-ci est une des choses qui m’habitent les plus précieuses ! Un grand koan à résoudre…

Alors du coup, je mets tout à plat. Je dépose tout. Je ne vais pas dans la jungle, mais au désert. Oui, je dépose tout et j’observe ce qui reste, parce que nous n’avons d’autres choix que de nous réinventer sans cesse. Je cherche ce qu’est vraiment le miel (c’est plus joli que le sucre ! ) que j’ai à offrir et surtout je cherche l’écosystème dans lequel il sera bon de l’offrir. 

Il ne suffit pas de se trouver soi-même. Il faut aussi trouver sa place dans le monde là où ce que l’on est trouvera matière à moissons. J’avoue que jusqu’ici je l’ai rarement trouvée. Certains ont un don inné pour cela ; au mieux ils sont mus par la grâce, au pire ce sont des faiseurs-opportunistes, mais oui, certains font cela très bien.

J’y travaille, je réfléchis, j’attends. Peut-être une des ces phrases qui vous guérissent en les lisant, comme cette histoire de sucre le fut pour Higelin, ou comme cela m’est arrivé une ou deux fois dans ma vie. J’attends, je scrute les signes, je fais ce que que j’ai à faire dans le réel (et donc entre autre trouver du travail puisque là encore la vie m’a encore fait une surprise de taille). J’essaie de voir au-delà d’un échec cuisant ce que j’ai à vivre et à comprendre. Je vis dans une ville où je ne connais presque personne, je travaille (au moins pour trois semaines encore) à temps partiel et donc j’ai du temps… Abeille errante je fais mon miel en attendant des jours meilleurs...

samedi 14 juillet 2018

14 juillet

Hugo Pratt - image de Corto Maltesse

Nouvellement installé dans une ville où il ne connaissait presque personne, il était coincé chez lui à ne pas pouvoir dormir pour cause de bal de 14 juillet sous ses fenêtres. Et encore, le mot bal est désormais un mot désuet et peu utilisé, juste encore pratiqué dans des villages perdus et quelques villes de province à raison d’une fois par an à l’occasion de la fête annuelle. Maintenant, c’étaient des DJ et les basses caverneuses faisant trembler les vitres qui ont remplacé les flonflons d’il n’y a pas si longtemps.

Pour le reste, était-il heureux ? Il ne le savait pas. Était-il malheureux ? Il ne le savait pas. Peut-être que oui. Ou peut-être que non. Il ne projetait plus rien, n’attendait plus rien, ne faisait plus de discours sur rien. Il récupérait et laissait le temps faire son œuvre. Il savait juste que tout cela déboucherait sur quelque chose. Mais il s’était tellement trompé ces derniers mois. 

Oui, il avait changé de vie, mais pas du tout comme il l’avait pensé au départ. Il avait quitté son travail et sa région pour vivre avec une femme, pour vivre à la campagne et pour développer de nouvelles activités qui lui semblaient résonner avec sa nécessité profonde. Moyenne en quoi, onze mois après, il vivait seul, en ville, et gagnait un petit smic amélioré dans un travail certes effectué dans un cadre plaisant, mais qui était tout de même bien loin de ce pour quoi il était parti. Certains parleraient de fiasco, lui par instinct de survie préférait le prendre comme un jeu tant il avait compris depuis longtemps que de toute façon notre vie n’en faisait qu’à sa tête. Parfois pour le meilleur et parfois pour le pire. Et force est de constater que nonobstant ce qui aurait pu se passer, il s’en sortait pas trop mal ; la proposition de travail qui lui avait été faite, tombée juste quelques jours avant une échéance qu’il s’était fixée, avait résonné comme un miracle inattendu.

Il apprenait juste à faire jour après jour ce qu’il y avait à faire, essayant de le faire sans déplaisir et à y mettre juste ce qu’il fallait d’enthousiasme pour ne pas s’ennuyer. Et puis il aimait bien ses nouveaux collègues, bel assortiment de parcours tout autant surprenants que le sien. Pratiquant un nouveau métier dans la matière (y compris même parfois les viscères) il aimait sentir son cerveau se reposer. Lui qui toute sa vie avait travaillé avec son esprit, travaillait maintenant à exécuter des choses simples demandant à son corps des efforts qu’il avait jusqu’ici peu eu l’occasion de faire, générant d’intenses courbatures qu’il mettait un point d’honneur à faire disparaître au prix de pratiques acharnées tant le matin que le soir. Ce qui le sauvait, dans ce métier de commerce, c’était son élan pour les gens. Il aimait faire cet effort de politesse envers chacun. C’était pour lui comme une pratique spirituelle grandeur nature. Donner à chacun la même chose qui qu’il soit.

Etait-il heureux ? Il ne le savait pas. Etait-il malheureux ? Il ne le savait pas. Peut-être que oui. Ou peut-être que non. Continuerait-il à écrire ? Il ne le savait pas. A conter ? Il ne le savait pas, même s’il en doutait. A vivre avec le Tarot ? Oui sans doute. A continuer la pratique sur la voie du Bouddha ? Absolument et plus que jamais. A poursuivre sur la voie du Tambour ? Oui sans doute ; mais débarrassée de toutes les afféteries, discours et croyances trop faciles ; revers dans lequel il était tombé quelques fois. La seule chose dont il était certain pour l’heure, c’était le fait que le fantasme de la vie de couple (vivre à deux dans le même espace) avait disparu. Une épreuve qu’il n’avait plus envie de s’infliger, pas plus qu’il n’avait envie d’affliger à l’autre son incapacité à la supporter. Restait bien sûr des besoins de tendresse et pour cela on verrait bien. Globalement, c’est l’élan qu’il avait perdu, et pas le goût pour les choses. Et cela le rassurait.

Pour la première fois de sa vie donc, vacant et sans projet, il n’aspirait pas à devenir « quelque chose ». Si ce n’était celui de mettre en place comme une matrice d’où pourrait naître ce qui devait naître. Il avait appris à ne plus s’identifier à rien. Devenait-il sage ? Sûrement pas. Idiot ? Oui sans doute un peu. Un absent à lui-même parfois, et puis aussi un peu un Nasrudin aveyronnais à sa manière… Un peu comme ce monsieur déjà âgé se présentant à la caisse du magasin et à qui il demandait -ayant un doute sur là où s’arrêtait sur le tapis de caisse les courses de la cliente précédente- :
- C’est à vous ?
Ce qui à quoi le monsieur répondit dans un naturel confondant :
- Ben non, ce n’est pas à moi, puisque je ne l’ai pas encore payé !

Ces joies simples lui suffisaient à contenir une souffrance à laquelle il n’avait pas envie de donner prise, son amour propre en ayant suffisamment pris pour son grade ces derniers temps pour ne pas qu’il s’en rajoute.

Pour l’heure, pour la première fois depuis un bon moment, après sa prise de poste et son déménagement, il avait trois jours libres devant lui. Trois jours de vacance au sens propre qu’il espérait mettre à profit pour renouer avec son âme. Pour la retrouver, comme on retrouve un ami que l’on n’a pas vu depuis longtemps. Il avait ce passage de la nuit blanche pour cause de bruit à traverser. Après cette nuit blanche, il aurait encore à subir la folie collective d’une finale de coupe de monde retransmise juste sous ses fenêtres (vivre en plein centre ville a ses plaisirs, mais aussi ses inconvénients !), et enfin, il pourrait se poser un peu…

Etait-il heureux ? Il ne le savait pas. Etait-il malheureux ? Il ne le savait pas. Peut-être que oui. Ou peut-être que non. Il verrait bien. Il avait cette chance inouïe de commencer une nouvelle vie à presque 60 ans. Ce n’est pas donné à tout le monde quand même…

Un peu avant, 14 juillet oblige, il était allé voir le feu d’artifice. Déambulant solitaire au milieu de toutes ces familles, il s’était senti comme un étranger dans la ville. Et puis, il avait conscientisé quelque chose. Il s’était rendu compte que les moments des feux d’artifice entre deux lancers de fusées, ces instants dans le noir où il ne se passe rien, étaient absolument nécessaires à la dynamique du spectacle. Que sans ces temps morts et sombres, tous les effets s’annihileraient et qu’il ne resterait qu’une sorte de bouillie visuelle et sonore saturant l’espace et perdant tout caractère. Il s’était dit alors qu’il était dans un de ces instants-là. Un temps de rien. Un temps entre deux, un temps entre deux lumières ; et que laisser vivre cet instant était absolument indispensable.

En attendant, ce sont les paroles d’une chanson de Gérard Manset qui lui revenaient. Une chanson de sa grande époque des années 80. Une chanson qu’aucun DJ, jamais, ne passera à une fête du 14 juillet. Une sorte de reggae qui disait:

Quand les jours se suivent,
Quand il faut les vivre,
En entier, sans rien omettre,
Sans oublier de mettre,
Ce qu’il faut d’amour, d’humanité,
De risque, de richesse ou de pauvreté 
Quand les jours se suivent 
Quand il faut les vivre
Comme des bêtes qui tirent le soc
Dont les cornes s’entrechoquent

Alors je dis si ces jours 
Sont des jours d’amour
Peut-être, ça vaut la peine 
De les vivre toujours
Peut-être, ça vaut la peine 
De les vivre toujours

Quand les jours se suivent
Quand il faut les vivre 
En entier, sans rien omettre
Sans oublier de mettre 
Ni le poivre et le sel
Des jours de pluie noirs 
Ni le sucre et le miel 
Des jours d’espoir 

Quand les jours se suivent 
Comme dans les pages tendres d’un livre 
Quand il faut toujours toujours compter 
Comme les pions sur le bord de l’échiquier
Alors je dis si ces jours sont des jours d’amour
Peut-être, ça vaut la peine se les vivre toujours 

Comme des bêtes qui tirent le soc
Dont les cornes s’entrechoquent 
Quand les jours se suivent 
Quand il faut les vivre
Comme des bêtes qui tirent le soc
Dont les cornes s’entrechoquent

Oui, ce sont ces paroles qui lui reviennaient, à lui, un renaissant réapprenant à marcher...

mardi 8 mai 2018

Un lâcher de pollen

F de Machaut, le verger mystérieux

Sur la scène du Printemps de Bourges, lors de son premier concert après les obsèques de son père, Arthur H a prononcé cette phrase que je trouve admirable :
    « Un artiste qui part, c’est comme un arbre qui lâche son pollen. C’est magique. Ce pollen se dissémine et nous fertilise. »
En effet, à l’occasion de la mort de certains artistes mais aussi de penseurs, de chercheurs ou de philosophes, il se passe quelque chose de mystérieux. Comme si le fait que tant de personnes pensent à une autre en même temps par le prisme d’une émotion intense créait une sorte d’égrégore qui décuplait la puissance de l’œuvre du défunt et fertilisait l’âme de chacun. Et cela est d’autant plus fort que l’artiste parti était connu. C’est le mystère des célébrations réussies ; elles pourraient être mortifères alors qu’au contraire elles réveillent en nous une humanité et une sensibilité fragile qui nous rendent plus beaux, plus sensibles et plus reconnaissants.

J’ai eu à traverser certains deuils et j’ai souvent constaté qu’en quittant son corps et notre monde, la personne partie devenait alors pure présence, pur esprit, et qu’alors elle avait cette capacité d’être partout, n’étant plus limitée par les contraintes de son incarnation. C’est comme cela que nos parents décédés deviennent des ancêtres et que certains défunts deviennent des entités protectrices. Comme cela que nous sommes accompagnés de toute une myriade de présences et qui parfois se manifestent si nous savons un peu y faire attention.

Au-delà de ces considérations, j’aime cette idée que l’art puisse être un pollen qui nous fertilise. Nous sommes des terres en jachère qui n’aspirent qu’à la fertilité. Nous avons besoin d’un apport extérieur pour fructifier. Nous avançons balayés par l’aléatoire des vents qui nous traversent, déposant en nous les précieuses semences. Sans cette circulation rien ne pourrait vivre et surtout pas nos âmes. Artistes sont ceux qui se situent dans cette logique du vivant. J’aime les paroles, les sons et les images qui viennent en nous fructifier ce qui patiemment les attendait, révélant au hasard de cette pollinisation les jardins merveilleux que nous portions sans le savoir. J’aime ces artistes qui participent à ces grandes lois du vivant, qui procèdent des mêmes principes. Ainsi pourrions-nous leur demander : dis-moi, quel est ton jardin ? Et quels en sont les fruits ?

Le mot « culture » vient du latin « cultura »  (« habiter », « cultiver », ou « honorer ») lui-même issu de « colere » (cultiver ET célébrer). Que ce soit la terre ou les choses de l’esprit, ce mot nous ramène inlassablement à ces quatre sempiternelles questions :  Où habites-tu et qu’habites-tu ?  Que cultives-tu ? Qu’honores-tu ? Et que célèbres-tu ?

« Qu’habites-tu ? » : quels espaces psychiques choisis-tu d’investir et de vivre ? Comment habites-tu ta propre vie ?
« Où habites-tu ? « : à quel lieu, quelle place es-tu relié ? Comment l’investis-tu ?
« Que cultives-tu ? » : Quels rapports entretiens-tu avec le vivant, l’univers, la terre ? Que fais-tu pousser en toi ? Quelles futures récoltes as-tu semées ?
« Qu’honores-tu ? » et que « célèbres-tu ? » : Que choisis-tu d’honorer et de célébrer ? Que considères-tu comme digne du plus grand respect ? Que considères-tu comme aussi précieux -voire plus- que toi ? Quelles sont tes admirations ? Devant quoi serais-tu prêt à t’incliner ?

Entends-tu là cette écologie de l’esprit qui point ? Ce potentiel programme de vie ?

Les artistes sont des surfeurs d’argent zigzagant sur l’écume frissonnante de ces questions. Ils sont des semeurs à tout vent. Comme un grand chêne qui les années fastes peut produire 90 000 glands alors que seulement une dizaine sans doute deviendront arbres. Ils ne savent jamais où ça va prendre. Que leurs graines soient fragiles ou inadaptées au terreau dans lequel elles sont lancées, que ce terreau soit pauvre ou déjà trop occupé, que le vent cette année-là ne souffle pas, qu’ils soient trop seuls et ne puissent compter sur toutes ces aides disséminant leurs graines (comme les oiseaux, les écureuils, les sangliers… le font pour les arbres), que d'autres avant aient stérilisé les sols, alors leurs propositions resteront lettres mortes. Un artiste qui réussit est un phénomène qui procède d’un alignement très particulier pour ne pas dire miraculeux. Le talent, le travail, oui bien sûr. Mais aussi cet alignement avec lui-même, cette danse avec le vivant, cette chance indispensable, cette compatibilité avec l’air du temps, et tant d’autres choses encore…

En mourant, les grands artistes laissent partir tous les pollens qu’ils n’avaient pas eu la possibilité de prodiguer. C’est un moment magique qui féconde le monde. Bienheureux sont ceux qui les reçoivent… Et combien nos âmes en ont besoin...