dimanche 14 juillet 2019

A propos de Magma et de la musique de Christian Vander



Je dois le confesser : depuis près de 45 ans que j’ai découvert Magma, à part peut-être une ou deux personnes, je n’ai jamais réussi à convertir qui que ce soit à cette musique que je considère pourtant comme un corpus comprenant quelques unes des plus belles musiques entendues dans toute ma vie. Et s’il y a sans doute de multiples explications, sans doute aussi que la musique de Magma y est pour quelque chose. Non pas qu’elle serait moche – si elle l’était je ne ferais pas l’effort d’écrire ce texte – mais parce qu’elle est rétive à une approche trop expéditive. A part Mekanik Destructiv Kommando (déjà le titre !) qui est une sorte de palimpseste des « Noces » de Stravinsky, c’est une musique qui ne ressemble à aucune autre. Un prototype sur lequel on ne peut plaquer aucune de nos références, un objet absolument singulier qui semble même s’abstraire de toute lignée. Et puis, il y a cette langue inventée aux consonances germaniques qui peut être déroutante aux premiers abords. Ces consonances et la posture sans compromis des musiciens ont même valu au groupe à une époque l’appellation de « fasciste ». Ce qui est totalement stupide, mais en ces temps était « fasciste » à peu près tout… (depuis malheureusement et par la force des choses, on a une idée plus précise de ce que veut dire « être fasciste »). Reste que cette musique peut parfois avoir des résonances guerrières. Mais j’aime l’idée qu’elle ne prône qu’elle-même et que cette musique est une guerrière de la paix qu’il faut parfois savoir défendre…. L’autre raison sans doute de cette difficulté à aborder cette musique sans préjugé, ce sont… les fans eux-mêmes ! Et si j’ai des amis qui l’aiment et qui sont tout-à-fait charmants et tolérants, il suffit d’aller sur les pages des réseaux sociaux à la gloire de cette musique pour se rendre compte que l’humour et la légèreté ne sont pas l’apanage de tout le monde… Il arrive parfois que la chose prenne un côté secte, pas loin du culte de la personnalité, qui peut être assez déplaisant. Heureusement, la musique, elle, plane bien au-dessus de ça. Tout cela dit, la musique de Magma échappe à beaucoup ; une amie, encore récemment, me disait qu’elle est allée à un concert du groupe parce que son compagnon adorait cette musique. Et c’est absolument désolée qu’elle m’avoua être complètement passée à côté. Pourtant, ne serait-ce que par amour, elle aurait eu envie d’y adhérer pleinement. Mais non. C’est, je crois, une musique qui se mérite et ce n’est pas la seule. Quand je dis « qu’elle se mérite », je veux dire par là qu’elle demande un effort. Ce n’est pas, sauf pour certains (dont moi qui suis tombé immédiatement en pâmoison à la première écoute de « Kontarkoz » aux alentours de mes 14 ans) une musique qui s’offre à la première écoute. Il faut insister, laisser reposer, y revenir. C’est je crois le propre de beaucoup de grandes musiques. Pour ce qui me concerne, par exemple, si j’entends l’absolue beauté de la musique de Bach ou de Mozart, à mon grand désespoir je m’y ennuie au bout de dix minutes. Je pourrais dire « j’aime pas », mais ce serait dommage ; alors j’insiste, j’apprivoise, je tourne autour jusqu’au jour où… De la même manière, la première fois, où, adolescent, j’ai entendu Coltrane, je n’ai rien compris… Je me souviens aussi d’un disque de Miles Davis (« Agartha » je crois). J’écoutais sans trop comprendre jusqu’à ce qu’un jour en l’écoutant, je m’endorme à moitié, entrant alors en ce demi sommeil à l’intérieur même des arcanes de la musique. Et ce fut merveilleux ! Toutes ces musiques obligent à trouver la porte d’entrée et Magma, compte-tenu de son absolue singularité encore plus. 

Il y a aussi une autre raison qui pourrait expliquer la difficulté de partager cette musique : c’est qu’il est très difficile de trouver les mots pour en parler. Une fois que l’on a parlé de « volcan », de "secousse tellurique", de « chœurs célestes » ; une fois que l’on a raconté comme une histoire de science-fiction avec la planète Kobaïa ou la plongée dans le tréfonds d’un tombeau antique, on est vite à court de vocabulaire. Moi-mêmes qui ai dû écrire des centaines, voire des milliers, de textes, je n’ai jamais vraiment écrit sur Magma. Sans doute parce que je n’ai jamais trouvé les bons mots. Et c’est justement le propre de la musique d’être au-delà des mots. Peut-être alors pourrais-je parler des émotions qu’elle me procure, mais là encore ce n’est pas obligatoirement partageable. Je peux dire, que j’y entends du sacré, de la colère, de l’exaltation, que je perçois comme un axe entre la ciel et le ciel, que j’y entends aussi (même si j’ai mis longtemps pour ce faire), une incroyable tendresse et une infinie douceur une fois le fracas passé. J’y entends de la joie, du désespoir aussi parfois, une inventivité hors normes (Christian Vander aime à dire qu’il importe pour lui d’enregistrer une musique qui n’a jamais été proposée avant), j’y perçois un souffle, une grandeur mais aussi une humilité sans faille. J’y entends des structures rythmiques et harmoniques de folie ; des musiciens hors pairs, j'en aime leur engagement rare dans l'acte de jouer cette musique. Mais dire cela, contribue-t-il à la faire aimer ? Je ne crois pas. C’est une musique qui ne peut qu’être expérimentée par soi-même. Elle ne triche pas. Ne cherche pas à séduire. Elle est dans une absolue non compromission qui oblige donc son auditeur à aller vers elle et à se débarrasser de sa gangue de préjugés et d’a-priori. Juste savoir que ce qui va suivre ne ressemble à absolument rien d’autre et accepter de s’y perdre… 

Si j’ai eu envie d’écrire ce texte, c’est parce que Magma sort un nouvel album. « Zess - le Jour du Néant ». C’est une composition un peu mythique (disons un peu plus encore que les autres !) apparue à la fin des années 70. Jouée sur scène à certaines périodes mais jamais enregistrée officiellement (à part un bootleg officialisé par la suite mais au son un tantinet approximatif, et une version sur un des DVD de la série « Mythes et Légendes »). J’ai dû l’entendre sur scène pour la première vers 1982, et une autre fois en 1983. Et il n’y avait pas besoin d’être grand clerc pour se rendre compte que cette composition portait quelque chose d’une intensité folle, encore plus folle que les autres corpus, ce qui paraissait déjà dingue. A l’époque, la version jouée était beaucoup plus électrique que la version qui vient de sortir et qui s’est adjoint la présence d’un orchestre symphonique. C’est un morceau construit pour l’essentiel sur une progression autour de deux accords, un crescendo infernal dont le climax alors était un duo entre la voix de Christian Vander et la guitare électrique. Une sorte de transe absolument folle, de sauvagerie à l'état pur, qui rendaient tout le monde un peu bordeline. Le cri coltranien plus la fulgurance dionysiaque de l’électricité. En général ceux qui rentraient dedans n’en ressortaient pas indemnes. Zess est sous titré « Le Jour du Néant ». C’est un oratorio, un requiem pour un monde qui va bientôt disparaître. Il y a au début un long texte en français. Cela se passe dans un stade antique, pour le dernier jour et tout le monde sait qu’il va mourir… (oui, je sais…) et puis la musique se déploie. C’est alors d’une puissance folle. Ce pourrait être désespérant ; c’est jubilatoire, intense, magique. Ça évolue vers une sorte de Gospel extatique (et à ce sujet, il faut dire et redire à quel point la musique soul de Motown et autre a forgé l’imaginaire musical de Christian Vander. (Coltrane, Otis reding, Stravinski, Bartok, Ravel… Le creuset c’est ça !). A l’arrivée, on en sort exsangue et un peu plus vivant, ce qui pour un requiem est plutôt paradoxal  (mais c'est sans doute le propre des requiem que de nous consoler de l'inconsolable…)

Vander a mis longtemps à accepter d’enregistrer cette œuvre. Probablement une sorte de superstition. Que faire après le néant ? A ce sujet, il faut dire qu’en général les grandes œuvres magmaîennes lui sont venues pour ainsi dire en songe (parfois avec des visions). Puis elles sont développées au piano avec juste la voix. Et pour qui aime cette musique, ces épures premières qui nous sont parfois parvenues sont bouleversantes. Vander n’a jamais séparé la vie et la musique. Il est musique, pleinement et du matin au soir. Il n’y a donc pas, logiquement, de cette distance entre l’œuvre et son créateur. Cette musique joue avec des forces puissantes et j’imagine très bien que dans l’intériorité de Vander on ne joue pas un requiem sans conséquence… Il a 71 ans (je crois), Magma fête ses 50 ans cette année et peut-être s’est-il dit que c’était le moment. 

Je voudrais terminer ce texte par un souvenir personnel et une histoire (oui, je suis conteur, on ne se refait pas). J’ai rencontré Vander une fois pour l’avoir programmé avec son trio de jazz. J’étais alors un jeune homme et l’admiration que je lui portais empêchait tout échange équilibré. A un moment pendant les balances, nous étions assis côte-à-côte et sur une table était posé le programme de la salle. Il y avait un groupe programmé qui s’appelait « le Manège enchanté » et je l’ai vu alors s’arrêter sur ce nom : « le Manège enchanté, ça c’est beau ! ». Cela m’avait ému, cette sorte de premier degré dans la perception des choses, une sorte d’innocence première. Et puisque l’on parle d’innocence, je voudrais donc raconter une histoire. Elle a été racontée à la radio par Laurent Voulzy. Il se trouve que lui et Vander habitaient enfants dans la même ville de banlieue, tous les deux de mères célibataires (comme on disait à l’époque). Ils étaient copains et sont un jour allés dans la même colonie de vacances. Lors d’une promenade en forêt, ils se sont retrouvés à marcher côté à côte, et Voulzy s’est mis à chanter un des tubes du moment pendant que Vander faisait la rythmique avec sa voix. Voulzy dit que « ce fut son premier groupe » (en ajoutant que pour lui « Vander était un génie »). Il y a dans l’œuvre vandérienne parfois l'évocation de cette image d’enfants marchant dans la forêt en chantant (dans « A Tous les enfants » par exemple, ou même dans « Félicité Tösz »). Je pense qu’il a gardé cette innocence de l’enfance dans son approche de la musique tout en élaborant une des musiques les plus savantes et complexes qui soit. C’est une musique qui me bouleverse et m’enchante. 

« Zess » vient d’intégrer les plates-formes de streaming. Ça dure 37 minutes. Si tu pouvais faire cette démarche d’aller écouter, voire réécouter, je me dis que ce texte aura été utile...


dimanche 23 juin 2019

Graines de jardins




Depuis que je suis revenu vivre en région parisienne, une des choses qui me font vraiment plaisir est que j’ai obtenu une parcelle dans un jardin partagé. Oh ce n’est pas une grande parcelle ; cinquante mètres carrés tout au plus, mais qui me suffisent largement. Que je m’y rende ne serait-ce qu’une dizaine de minutes après une journée contrariante et tous les tracas s’envolent. J’y ai mis des tomates, des haricots verts, de la salade, des courgettes et toutes sortes d’autres légumes auxquels j’ai ajouté de petites parcelles de fleurs des champs pour les abeilles et pour faire joli. Oui, j’aime bien ce mot « joli ». Beaucoup le considèrent comme niaiseux ; j’en aime son innocence première. C’est vrai quoi : c’est joli des fleurs dans un jardin ! Soucieux de travailler respectueusement la terre, je n’utilise bien sûr aucun intrant chimique et j’ai paillé toutes la surface pour que le sol travaille à son rythme et peu à peu devienne plus nourricier. J’y viens régulièrement et en fonction des besoins pour arroser et enlever un peu des herbes folles en certains endroits. En un mot, j’en prends soin.

Et vois-tu, ce qui me vient, à chaque fois que je m’y rends, c’est que si chacun des près de huit milliards d’êtres humains vivant sur la planète prenait le même soin d’une parcelle de terre et bien, la planète et le cours des choses en iraient sans doute tout autrement. 

« J’en prends soin ». mais de quoi je prends soin exactement ? Du jardin, oui, mais au-delà ? D’une belle récolte escomptée ? Oui, bien sûr, mais au-delà ? Je prends soin du vivant. Je prends soin de cette parcelle de terre qui m’est prêtée, que d’autres ont travaillée avant et que d’autres travailleront après. J’essaie de le faire avec intelligence en respectant le site, en plantant et semant juste ce dont j’ai besoin, en ne spéculant en rien sur ce travail, en acceptant que d’autres espèces vivantes la partagent avec moi ; j’en prends soin. Mais au-delà de cet aspect de quoi encore je prends soin ? En fait, je prends soin de moi, ou plus largement de la vie qui me traverse. Il n’y a pas la nature, l’environnement d’un côté, et moi de l’autre. Je fais partie intrinsèquement de cette nature, je suis composé des mêmes atomes, des mêmes particules, des mêmes énergies, je procède des mêmes mécanismes ; Je suis dans un Tout et m’en couper revient à me couper de moi-même. Le mot « environnement » a été créé pour justifier les pires compromis. En isolant l’Homme de ce qu’il observe on lui fait croire qu’il en est extérieur. C’est une logique de fou. Ne nous y trompons pas : la réussite de ta vie ne sera pas jugée aux biens que tu as accumulés, à ton apparente réussite, ou même à des créations diverses et variées. Non. La seule question qui vaille est celle-ci : as-tu suffisamment pris soin de la Vie qui te traverse et dont tu es dépositaire ? L’as tu fait chanter à tue-tête certains soirs de printemps ? As-tu pris des bains de lumière solaire ? As-tu été émerveillé par le vol d’une hirondelle ? Et si ton âme est la part de toi la plus pure et la plus réalisée, l’as-tu honorée et servie comme il se doit ? As-tu été sourcier de ta Vie ? T’es-tu sentir appartenir à la grande fratrie des coquelicots, un jour, et à la magnificence des grands arbres, un autre ? T’es-tu senti danseur cosmique de nuages ? Les parcelles de vivant que tu as croisées au cours de ton existence sont-elles plus belles et fécondes en sa fin qu’au début ? Quel héritage laisses-tu à ceux qui te suivront ?Quelles traces de bonté et de lumière as-tu déposées dans le cœur de ceux que tu as croisés ? As-tu tenté de laisser la terre plus belle ? Es-tu parvenu au fil de ta vie à ce que ton âme soit plus lumière que trou noir ? En un mot : as-tu pris suffisamment soin de ton jardin, tant la part qui vit en toi que celle qui t’entoure, t’enrobe et t’englobe ? Nous pensons notre peau comme une frontière qui nous sépare, alors qu’elle n’est qu’une membrane.

Alors, il y a un jeu que je peux te proposer (oui, je pense que je vais proposer de plus en plus de jeux au fil des mois). Pense d’abord à un jardin. Si tu en as un, c’est bien, si tu n’en as pas, imagines-en un. Visualise toi en train de t’en occuper, avec amour et patience. Réjouis-toi des premières pousses, sens la joie quand tu t’y rends et que tu mets les mains dans la terre. Imagine ensuite que toutes tes activités de ta vie sont comme autant de jardins à cultiver : ta, ou tes, relation(s) amoureuses, tes relations familiales, ton rôle de père ou de mère, ton travail, tes relations avec tes collègues, tes loisirs… Vois chacune de ces activités comme une parcelle d’un jardin bien plus grand qui les contiendrait toutes et serait in fine aussi infinie que l’univers. Ensuite, pense aux jardins des personnes que tu rencontres ou avec lesquelles tu échanges, pense que leurs jardins et le tien sont un même et grand jardin. Essaie d’imaginer que toutes tes relations sont un jardin à cultiver. Mets-y autant d’amour, de soins et de patience que tu en mets à faire ton jardin. Comme avec ton jardin, n’essaie pas de faire « contre », mais de faire « avec ». Essaie de t’harmoniser avec les caractéristiques de tous ces jardins. Et si parfois tu sens monter en toi de la colère, de la contrariété, du ressentiment, observe à quel point ces émotions viennent obscurcir la source qui commençait à jaillir. 

Car il arrive parfois de tomber sur des parcelles arides ou rien ne pousse et où rien ne poussera jamais, où tout n’est pas que buissons d’épines et plantes vénéneuses. Observe alors comment l’aversion, et parfois l’horreur, qu’elles provoquent en toi viennent abîmer ta force de vie et ta capacité à t’occuper de ton merveilleux jardin. Observe comment l’énergie que tu mettais à faire fructifier pour le bien de tous ton jardin se dilue dans le fait de vouloir combattre ce que tu as rencontré. Dis-toi alors que la bonne stratégie, souvent et donc pas toujours, n’est pas de vouloir détruire ces horrifiques visions, mais plutôt de faire prospérer ton propre jardin pour faire reculer l’autre. Et surtout, pour chacun de ces jardins traversés et rencontrés, pour chacune de ces rencontres, pour chacun de tes projets, essaie d’y mettre la même vibration bienveillante, sincère et désintéressée que tu mets à cultiver ta parcelle de terre.

Ces actes que tu fais dans ton jardin ; arroser, semer, entretenir, nettoyer, prendre soin, tu peux ainsi les transposer à chaque seconde de ta vie. Veut-on à l’arrivée un champ de ruines ou un jardin ? C’est bien la seule question que devrait se poser l’humanité, en ces temps où sa disparition probable à court-terme, est une hypothèse de plus en plus plausible...

dimanche 2 juin 2019

Mon seul Désir



Il y a quelques temps, dans un imprévisible hiver de l’âme que j’ai du traverser, j’ai écrit un roman. Et même si les premiers retours que j’en ai eus sont loin d’être concluants, je sais que ce travail d’écriture - et plus encore ce travail psychique et tout ce que cela implique – ont largement contribué à faire en sorte que je sorte de cette épreuve-initiation sans me perdre en chemin. Depuis, par un réalignement spectaculaire des circonstances (aussi mystérieux que le furent les circonstances dont il est question plus haut ; comme si la Vie raffolait des virages et circonvolutions diverses), j’ai retrouvé une stabilité bienvenue pour ne pas dire miraculeuse. 

Toujours est-il, que dans ce roman -sans en déflorer trop non plus - , il est question d’une gigantesque broderie, cachée du monde, et qui par sa simple présence et son existence-même tisse les mondes entre eux et les fait communiquer. Si tu mets à point d’honneur à ne considérer que notre réalité perçue au quotidien, tu comprendras « entre réel et imaginaire ». Et si tu acceptes les choses de ce que j’ai appelé « la Voie du Tambour », tu percevras autre chose… En tout cas, cette broderie est pour le moins le témoignage de l’existence de mondes intérieurs ou « autres », toute chose dont les contes merveilleux savent parfaitement se faire l’écho. 
A ce sujet, en relisant l’autre jour « le Rire de la Grenouille » d’Henri Gougaud, je suis tombé nez-à-nez, sur ce passage dans lequel, après qu’il ait été postulé qu’existait peut-être tout un savoir perdu que l’enfance savait parfaitement explorer puis oubliait, il est écrit cette phrase pour moi comme un phare dans la nuit : « Et si les contes étaient les éveilleurs d’un savoir impossible à dire autrement ? ». « Impossible à dire autrement » : dans mon esprit, cette broderie dans mon roman était une manière en effet de le dire autrement. 

Toujours est-il, que tout accaparé par ma nouvelle vie, j’ai un peu laissé de côté ce roman, d’autant que les retours plutôt critiques m’avaient en tantinet découragé. Et puis, hier, je suis allé à Paris et, sortant d’une librairie près de Saint Michel, je me suis retrouvé nez-à-nez avec le musée Cluny, là où est exposée la tapisserie de la Dame à la Licorne. Cette œuvre, pour des raisons qui jusqu’ici m’avaient en grande partie échappé me fascine depuis longtemps. Je dirais même qu’elle est un de mes points de fixation récurrents. Je ne l’avais pas vue depuis des années et je décidais donc soudainement d’aller la voir, d’autant qu’entre ma dernière visite et celle-ci elle avait été entièrement restaurée, puis prêtée et enfin, de retour… 

Tout le monde connaît cette œuvre. Six panneaux : cinq représentant un de nos cinq sens et un sixième énigmatique sur lequel on peut lire sur le fronton d'un chapiteau de toile bleue : « Mon seul désir ». Sur chaque panneau, un personnage centrale féminin richement vêtue, entourée d’une profusion de plantes et d’animaux divers dont une licorne et un lion présents sur chaque image ; tout un bestiaire médiéval pour le moins fascinant. Parfois un homme jeune est également représenté. Comme les six panneaux de taille imposante sont installés dans une même pièce à l’éclairage tamisée, le visiteur se retrouve donc en son centre, en totale immersion. J’y suis donc rentré, et dès le milieu de la pièce atteint, soudainement, j’ai compris pourquoi j’étais venu. Car là, de manière évidente, m’apparaissait que la broderie de mon roman était d’une parenté certaine avec cette œuvre, un écho, presque un palimpseste. Je fus soudain, aspiré, appelé, emporté, dans les visions que j’avais eues en préparant mon roman et dont je retrouvais là une résonance profonde. Oui, je suis parti, littéralement parti, en une sorte de transe légère, dans laquelle il m’a semblé que cette œuvre, outre les autres interprétations possibles et dont certaines me navrent, témoignait de ça. 

De la possibilité effective d’un autre rapport au vivant. La phrase qui m’est venue en la voyant fut « elle était jardin et le jardin était elle ». Cette expérience qui dit qu’il n’y a pas de séparation entre nous et le vivant. Que la notion même « d’environnement » est une imposture. Qu’il fut un temps où l’être humain vivait entouré d’une nature luxuriante avec laquelle il entretenait des relations de proximité et d’échanges d’égal à égal. Qu’il revenait à l’homme de jouir paisiblement de ce que cette nature offrait par tous les sens dont il dispose, ne serait-ce que pour les honorer. Et que ce travail sensoriel était aussi un travail de conscience qui nous apprenait à être au monde et à communiquer avec tout ce qui vit. Jusqu’à ce que, celui-ci maturé, éprouvé au plus profond de nous-mêmes, nous trouvions enfin une sorte de souveraineté intérieure, que je qualifierais de pleine présence, de pleine attention au monde, par lesquelles tout ne fait qu’un. Et alors la Vie chante. 

Cette femme représentée sur chaque panneau, est la représentation d’une majesté majuscule incarnée dans tous les mondes visibles et invisibles. Elle est pour moi le corollaire de l’Impératrice dans le Tarot de Marseille (dont le développement date d’ailleurs de la même période) : elle règne dans le monde matérielle mais aussi dans tous ses royaumes intérieurs. Elle est la Vie souveraine. Et si cette si énigmatique dernière tapisserie sur laquelle est inscrit « Mon seul Désir » était l’ultime palais, le lieu sacré, où se retrouverait l’Impératrice après avoir fait tout le chemin du Tarot ? Le lieu de toutes les réunifications ?

La Dame à la Licorne, simplement par ce qu’elle nous montre, est un vortex. Une porte d’entrée entre les mondes, comme cette broderie que j’ai imaginée dans mon roman. Elle témoigne d’un Éden, d’un paradis que nous croyons perdu, alors qu’il nous est encore possible de nous y connecter, même si - et je le dis le cœur serré –, la terre factuelle que nous connaissons souffre comme jamais sans doute elle ne l’a fait. Mais par là-même, elle nous montre ce que nous avons à faire : réapprendre cette immersion et cette connexion avec le vivant, développé la part réceptive en nous, explorer et remercier la Vie chaque jour pour ce qu’elle offre à nos sens, jouir sans avidité de sa beauté et de sa générosité, accepter le merveilleux qui nous entoure, remercier et témoigner, raconter, partager cette expérience. Je suis conteur, et ça tombe bien, car les contes merveilleux et les légendes sont les traces de ce tissage entre les mondes, de cette expérience de présence pleine et entière, de cette non séparation des règnes. Ils sont bien le témoignage d’un savoir que nous pensons perdu et qui est pourtant là, à portée de sens et d’expérience : intact. Et si tu en doutes... va voir la Dame à la Licorne ! 

Bouleversé par cette expérience, je suis du coup resté fort peu de temps dans le musée. J’en suis sorti plutôt remué sous un soleil brûlant auquel je n'avais pas encore eu le temps de m'habituer, et ce fut alors comme si j’avais – après tous les impondérables de ces derniers mois – retrouvé ma maison, mon royaume. Comme si ce vortex dans lequel je m’étais retrouvé plongé m’avait enfin rassemblé, avait retissé le fil traçant le chemin de ma vie intérieure. Comme la preuve, si tant est que ce soit nécessaire, qu'il existe des lieux, des œuvres, des personnes, des actes, des paroles... qui tissent les mondes et nous ramènent à l'espace vibrant au sein duquel nous nous sentons pleinement vivants. Reliés, trames sensibles entre les mondes, visibles ou invisibles...

lundi 27 mai 2019

Les murmures du monde, ou, les Fictions minuscules : 1



George Shiras - 1906 flash

Cela faisait longtemps que les chevreuils n’étaient pas venus. Les feuilles tendres au vert pale étaient sorties à profusion sur le moindre rameau, et devant tant de nourriture en abondance ils n’avaient aucune raison de venir dans le jardin. 

Jean était assis à la table de la cuisine en train de boire un café lorsqu’il en vit deux arriver avec cette nonchalance aux aguets qui caractérise la vie sauvage. Une sorte d’absolue liberté et de peur permanente. Ceux-là n’avait pas l’air inquiets. Ils étaient arrivés par le bois en contrebas, étaient restés un moment dans le champ puis, ils s’étaient rapprochés de la maison, et c’est là que Jean les avait vus. Ils marchaient humant l’air toute narine dehors. La lumière du matin était encore rasante, le temps était clair au point de laisser voir les toits de la ferme de l’autre côté du versant d’en face. Il resta là à les regarder un moment, à trois mètres de la terrasse, proches comme il ne les avait encore jamais vus. De là d’où il était, il pouvait sentir l’incroyable puissance musculaire qui était la leur. Il resta immobile un moment, puis les chevreuils s’éloignèrent se dirigeant directement vers le potager. 

En temps normal, il serait sorti pour les effrayer, d’autant qu’ils lui avaient déjà mangé au fur et à mesure des années de quoi nourrir une famille pendant tout un hiver. Il savait aussi, héritage des anciens propriétaires, qu’il y avait un fusil dans une armoire et que beaucoup à sa place n’aurait pas hésiter. Les congélateurs du secteur étaient pleins de leurs corps en morceaux. Mais il resta là. Et même quand ils s’arrêtèrent devant le rang de plants de salades qu’il avait plantés la veille, à sa propre surprise, il ne bougea pas. Non pas par lassitude, ce n’est pas ce qu’il ressentait, mais mû, presque à son insu, par l’idée qu’il importait parfois de laisser son tribut à la vie comme elle va. Une sorte de politesse étrange, d’un élan tranquille de laisser-aller le cours des choses. Il les vit donc pencher leurs cous vers la terre, écartant légèrement leurs pattes avant, engloutir quelques feuilles, puis, soudain alertés par un invisible signal, déguerpir en courant en se dirigeant vers le haut du terrain. 

Il se leva, sa tasse de café à la main, se dit qu’il faudrait qu’il replante quatre ou cinq plants dans la journée. Un nuage en altitude vient voiler légèrement la lumière. Il se sentit en paix.

vendredi 24 mai 2019

Où il est question, entre autres, d'une grenouille, de Dieu, d'une graine et d'un conte...



En 2008, Henri Gougaud a publié aux éditions Carnets-Nord » un livre sur le conte, délicieux et jubilatoire, intitulé « Le Rire de la Grenouille » et sous titré : « Petit traité de philosophie artisanale ». « le Rire de la Grenouille » fait allusion à un conte où une grenouille remet de l’ordre dans le monde par la force rabelaisienne de ses blagues. Une sorte de pied de nez au drame qui couve. Et « Petite philosophie artisanale » est plutôt un concept sympathique. Une manière de dire : « on fait avec les moyens du bord, on n’est pas des spécialistes, mais nous avons quand même quelques petites choses pertinentes à dire, et si possible accompagnées du rire de la grenouille ».

En 2017, le même livre a été réédité chez un autre éditeur (avec un CD en plus je crois) sous le titre « Renaître par les contes ». Quelle drôle d’idée ! C’était bien « le rire de la grenouille » ! Comme si un esprit de sérieux soudain était venu s’immiscer dans une aventure qui pourtant n’en demandait pas tant. Ah l’esprit de sérieux ! Tout ce lexique du développement personnel, pour faire inspiré, connecté, concerné et pour promettre, le plus souvent, la lune. On peut bien sûr devenir plus vivant grâce aux contes, mais de là à renaître… Et dans ce cas, il faut quand même une sacrée volonté, ou un satané élan. Et puis bon, le rire du coup a disparu, et c’est bien dommage.

Il n’en demeure pas moins qu’il y a dans ce livre quelques pages qui, pour celle ou celui qui s’intéresse aux contes, sont de pures merveilles. Celles dont j’ai envie de parler ce soir parlent de Dieu. Si, si, de Dieu… Oh, mais pas un Dieu lointain légèrement méprisant, non. Un Dieu plutôt fraternel, charnel même, plein d’une mansuétude tranquille. A un moment, Henri Gougaud émet l’idée qu’il pourrait y avoir deux sortes de croyants : « ceux qui tendent à toute force à se désincarner pour rejoindre Dieu, et ceux qu tendent la main vers lui et le font descendre. « Ceux qui s’invitent chez Dieu et ceux qui invitent Dieu chez eux ». je sais bien sûr que le postulat est un peu trop binaire, mais l’idée est opérante. Et si on la pousse à l’extrême, il paraîtra presque juste de dire que ceux qui l’invitent chez eux n’ont jamais fait preuve de la moindre propension à imposer leur foi aux autres, ce qui n’est peut-être pas le cas des premiers… Nul doute que si ceux qui veulent l’inviter avait été un peu plus nombreux, la Terre irait probablement bien mieux aujourd’hui.

Pour illustrer son propos, Gougaud raconte une histoire. Et celle-ci est tellement parfaitement bien écrite, que je vais ici la retranscrire telle quelle :


« Un prêtre pointilleux, un berger mécréant. Il ne va jamais à la messe, mais il aime bien son curé. Et donc pour lui faire plaisir il accepte, un après-midi, de se rendre à l’église et de se confesser. Les voici tous les deux devant l’autel. Ils parlent. « Le matin, quand tu te réveilles dans la montagne, dit le prêtre, j’espère pour le moins que tu dis ton Pater. » « Moi ? Oh non, répond le berger. Je n’en sais pas le premier mot. » Mais alors, mécréant, que fais-tu ? « , dit le prêtre. « A l’aube, je sors dans le pré, et je dis bonjour au soleil. Et pour qu’il sache, ce bon père, que je suis content de le voir, je fais deux ou trois cabrioles dans l’herbe mouillée, devant lui, et je lui chante une chanson. » Scandale du gardien du temple. Le soleil ! Pensez donc, il salue le soleil ! « Bon, lui dit-il, découragé, ôte ton manteau, misérable, et vient-en au confessionnal. » L’autre obéit, il se défait de sa pelisse, cherche un endroit où la poser, n’en trouve pas, et reste là tout pataud, tout embarrassé. Un rayon de soleil au travers d’un vitrail vient illuminer quelques dalles. Le curé le désigne, et par plaisanterie : « Et bien, insensé des montagnes, si le soleil est ton ami, dis lui de tenir ton habit, le temps que je te lave l’âme ! » « Oh, bonne idée ! » dit le berger. Il dépose donc son manteau sur le trait de lumière oblique, et que se passe-t-il, d’après vous ? Devinez. Votre raison vous dit qu’il tombe, mais non, vous le savez, au fond, de source sûre : le manteau reste suspendu. »


J’aime bien cette histoire. Comme tous les contes, elle en dit bien plus qu’elle n’en donne l’air. J’aime cette foi simple, sans chichi ni discours. Et peut-être en effet, que plutôt d’aller chercher un inaccessible au-delà du monde, devrions-nous tout simplement chercher le divin, le lumineux et le merveilleux, dans la simplicité de nos vie ici bas. Et si la merveille réside avant tout dans l’œil de celui qui regarde, alors apprenons à regarder. Je sais par expérience que même aux jours les plus sombres des plus sombres, il est possible de trouver quelques pépites. Mais pour cela, c’est vrai, il faut arrêter de vouloir croire en des choses trop mirifiques et majestueuses. Les petits miracles sont plus faciles à trouver que les grands…

Quand j’étais enfant, dans ma famille, en mangeant un bon plat, ou en buvant une gorgée d’un bon vin, il était d’usage de s’exclamer : « ah là là ; c’est le petit Jésus qui descend en culotte de velours ! ». Voilà, je trouve, qui illustre bien le propos, même si il est permis de rire, un peu, devant l’image de la culotte de velours…

Plus loin, dans l’ouvrage, il y a une autre fulgurance et c’est celle-ci : « Il existe une loi contraire à celle de la pesanteur : celle qui préside à la germination… Il arrive dans les contes que l’on s’élève vers le Ciel, mais pas plus que la plante qui pousse on n’oublie son corps en chemin (…) Bref, voilà la pousse verte, enfin, à la lumière. Elle a traversé les ténèbres, elle découvre l’air, les oiseaux. Elle est dans le monde d’en haut. Le rêve du germe est accompli. Commence maintenant le rêve de la plante, car la tension vers le haut n’a pas cessé avec la sortie de la terre. Après la lumière du monde, elle veut la lumière de Dieu. Et ce qu’elle me dit c’est ceci : s’efforcer vers le haut n’est pas une affaire de désincarnation, c’est un élan de tout l’être, corps, désir, rêve. Ne pas perdre en chemin son rêve, cette innocence première qui fait que l’on oublie de douter, sinon, dans le vide du ciel, on se perd, ou l’on tombe. »

En nous aussi reposent le rêve du germe et celui de la plante. Comme eux, nous aspirons à progresser vers le ciel. Et comme eux prenons soin de garder et entretenir nos racines et notre corps. C’est grâce à eux que nous pouvons nous élever.


« Renaître par les Contes » vient aussi d’être réédité en poche (Albin Michel - Espace Libres ») au prix de 7€70… C’est une mine...




dimanche 3 février 2019

Les scènes inaugurales 2

John C Adams - Pluie de de météorites -1891 

En 2014, j’avais publié sur un blog un texte que j’avais appelé « les scènes inaugurales ». J’y parlais de ces moments, fragiles, ténus, au cours desquels une vocation se dessine. A l’époque j’en avais développé trois : une concernant Léo Ferré, une autre James Brown et enfin une dernière me concernant. J’ai eu envie de republier ce texte en le complétant de deux autres scènes : l’une concernant Laurent Voulzy et… Christian Vander (!), l’autre à propos de Michel Legrand.



Dans les myriades des promesses que nous nous faisons, des pactes que nous passons avec nous-mêmes, des serments proférés, des révélations qui nous inondent, il existe certains scènes que je qualifierais de : « scènes inaugurales ».

Ce sont ces moments de la vie au cours desquels quelque chose émerge au point que nous nous découvrons une vocation, que nous entendons un appel, même confus, qui fonctionnent comme une injonction à laquelle il est difficile de se soustraire. Des moments où, parfois pour la première fois de notre vie, nous nous sentons d'un coup pleinement vivants, au cœur même de la trame qui nous lient entre nous humains -certes-, mais aussi au cœur même d'une trame tissant des fils des autres mondes.

Pour aujourd'hui, je t'en raconterai cinq ayant à voir avec la musique. Mais il est possible de dire que ces « scènes inaugurales » peuvent concerner tous les aspects de l'activité humaine : médecine, enseignement (tout deux à haute intensité vocationnelle), mais aussi -pourquoi pas- : mécanique automobile, sports, ou comptabilité…

A Monaco :

Les parents de Léo Ferré habitaient à Monaco. C'étaient des enfants d'immigrés italiens, la tante de Léo s'appelait Léa et c'est pour ça qu'il s'est appelé Léo...
Son père s'était hissé jusqu'au rang de chef du personnel de l'opéra de Monaco ; Léo y avait donc ses entrées. C'était un enfant rêveur, un vagabond des états d'âmes. En ces temps (et sans doute encore maintenant, en tout cas dans les grands théâtres) existait sur la scène ce que l'on appelait « la loge du pompier ». C'était un lieu à l'abri de la vision du public dans lequel s'installait en effet un pompier qui veillait à ce que tout se passe bien, en un temps où, longtemps, les éclairages étaient des bougies... L'enfant Léo aimait à s'y installer pendant les répétitions.
Un jour vint le grand Arturo Toscanini. Un géant de la musique. Il était en train de faire travailler l'orchestre lorsqu'il aperçut cet enfant d'environ six / sept ans, seul et silencieux.
- Mais qu'est ce tu fais là bambino ?
- J'écoute, je regarde...
- Viens, ne reste pas là, installe-toi là !

Et l'enfant se retrouva assis juste à gauche du grand Arturo Toscanini pendant toute la répétition. Immergé, noyé, nageant dans la masse sonore de la musique ; irradié de l'intensité charismatique du chef d'orchestre.
Scène inaugurale, oui, parce que sans doute ce jour-là, l'enfant sut, intrinsèquement, ce qu'il voulait faire plus tard...
Et comme la vie, frappe souvent deux fois pour mieux se faire comprendre, une scène presque identique se reproduisit avec Maurice Ravel. Toscanini et Ravel, si ça ce n'est pas de l'irradiation sonore... (Appris également il y a peu que le fameux concerto pour la main gauche de ce dernier fut une commande d'un pianiste ayant perdu son bras droit à la guerre de 14... Heureuse époque où un pianiste manchot pouvait commander un concerto à Maurice Ravel !)

A Augusta (Géorgie)

La mère de James Brown l'abandonna très jeune, le laissant avec un père joueur et coureur qui pour l'élever n'eut d'autre alternative que de le confier à une tante, directrice... d'un bordel !
James grandit donc dans cet univers clos peuplé de femmes, les hommes n'étant que de passage... Alors que James devait avoir à peu près l'âge de Léo avec Toscanini, son père lui offrit un petit orgue jouet qu'il avait trouvé dans la rue avec un pied cassé. Quelques jours plus tard, revenant voir son fils, il ne trouva personne à l'entrée de l'établissement, pas plus que dans les couloirs et dans les chambres. Intrigué, il traversa les corridors pour finir par entendre un bruit dans le salon du fond. Et lorsqu'il y entra, ce fut pour voir son fils, assis devant l'orgue, chantant une chanson à la mode de l'époque, entouré de toutes les prostituées de l'endroit, béates d'admiration, remuées par un instinct maternelle tellement de fois malmené et qui là, d'un coup, trouvait à s'exprimer dans tout l'inconditionnelle admiration tendre pour cet enfant du coup transfiguré.

Oui, scène inaugurale, basculement dans un autre couloir du temps. Sensation, enfin, d'exister pleinement, bien au chaud dans la chaleur matricielle et torride qu'il n'aurait de cesse de faire jaillir plus tard sur toutes les scènes du monde.

A Clamart (France)

L'enfant avait neuf ans. C'était sa première année dans cet internat qui, jusqu'à sa mort, lui ferait penser que l'enfer sur terre existait et que pour ce faire, il suffisait d'enfermer des enfants avec des adultes sadiques sans aucun contrôle extérieur.
Son père avait eu la bonne idée de payer - à lui et à son frère - des cours de piano qui se déroulaient dans le salon d'accueil de la pension. C'était le lieu de réception des parents et c'était bien le seul endroit auquel les Teynardiers du lieu essayaient de faire attention en lui gardant un aspect agréable.

Comme il se débrouillait bien au piano, il avait l'autorisation (privilège sans nom en ces circonstances) de venir y jouer pendant la récréation de 16 h. Dehors, l'hiver, le froid et le plus souvent les punitions corporelles. L'enfant aimait ces moments de solitude (les seuls de la semaine, le reste étant happé par une promiscuité mortifère). Il aimait à faire courir ses doigts sur le clavier, dérogeant au strict ordonnancement des devoirs qu'il avait à faire.
Un jour qu'il était absorbé par la musique, il entendit soudain derrière lui des murmures admiratifs. Il y avait là la direction de l'établissement et son père venu le chercher lui et son frère ; le premier disant à l'autre qui acquiesçait :

- Oui, il se débrouille vraiment bien, c'est sans aucun doute notre meilleur élève.

Bien des années plus tard, se remémorant ces épisodes, il dut bien sûr constater la validation de l'entourage et la fierté qui s'en suivit. Mais plus que tout, ce dont il se souvient et qui explique sans doute sa pratique plus tard de la musique (mais pas au piano), c'est le fait qu'en cette période sombre de sa vie, en ces moments de musique dans le salon, la musique lui offrait alors ce dont il manquait à en crever : de la chaleur, de l'amour et la sensation de pouvoir enfin être vivant sans que cela ne soit dangereux...
Oui, scène inaugurale là encore…

... A Neuilly-sur-Marne (France)

Le chanteur Laurent Voulzy aime à raconter que lui et Christian Vander (le créateur et l’âme de Magma) étaient dans la même classe lorsqu'ils étaient enfants à Neuilly-sur-Marne. Ils étaient proches parce que tous deux élevés par une mère seule ce qui à l’époque était perçu comme une anomalie excluante. Alors ils aimaient passer du temps ensemble ayant trouvé en l’autre un compagnon de solitude et de singularité. Il raconte qu’un jour ils se retrouvèrent à nouveau ensemble en colonie de vacances et qu’alors qu’ils étaient partis faire une promenade avec les autres enfants, marchant tous les deux à la traîne, ils se mirent à évoquer les chansons à la mode de l’époque. Voulzy se mit alors à chanter l’une d’entre elles, pendant que Vander faisait le rythme de la batterie avec sa voix. Et il raconte que ce fut là « son premier groupe » et que c’est à partir de là qu’il se dit que la musique était une chose qui l’intéressait… Deux solitudes qui s’harmonisent… Deux enfant marchant sur un chemin et chantant…

A Paris (France)

Lorsque Michel Legrand eut trois ans, son père qui était compositeur, quitta sa mère (oui, encore une histoire de mère élevant seule ses enfants), ne laissant de lui dans l’appartement qu’un vieux piano. Sa sœur aînée allait à l’école, sa mère allait travailler, alors Michel Legrand se retrouva seul, très jeune encore, avec juste ce piano ; et la suite on la devine aisément. On peut imaginer ce petit bonhomme passant ses journées seuls dans cet appartement et cet instrument comme un vestige de son père parti et comme un supplétif à l’absence de sa mère. Il racontait volontiers y passer ses journées, écoutant à la radio les airs qu’il reproduisait ensuite au piano. Il paraît que lorsque il eut atteint ses dix ans et qu’il s’est agi de lui trouver un professeur de piano, les premiers professeurs rencontrés déclinèrent en expliquant que vu son niveau ils n’avaient déjà plus rien à lui apprendre. Alors, plus tard, il apprit auprès de Nadia Boulanger…. Famille étonnante tout de même que la sienne : sa sœur aînée devint une grande chanteuse de jazz, et il a deux demi-frères dont l’un est écrivain et l’autre peintre…


Réfléchissant à ces scènes, je me dis qu'il serait intéressant de compiler quelques unes de ces scènes. Lorsque les protagonistes sont morts, reste l'obligation de la reconstitution. Mais qu'ils soient vivants vient alors la force du témoignage.

Alors toi, si tu as vécu une de ces scènes, ou si tu en connais une, raconte-la ; soit à moi seul par message privé ; soit en commentaire sur ce blog ; soit sur le tien ; soit sur les réseaux sociaux. Je me dis qu'il y a là matière à de belles histoires...

jeudi 3 janvier 2019

juste un récit



« Sans terre, l’âme est vide, mais sans récit, la terre est muette »(1). Et moi qui n’ai pas de terre, je n’ai que des récits. Alors, quand bien même, sans doute, dois-je savoir faire autre chose, je fais récit de ce que je vis et rencontre. Parce que ce que nous rencontrons (êtres, récits, musiques, épreuves, joie…) est ce qui nous tisse. Et qui peut dire avec certitude ce qui mérite d’être raconté et ce qui ne mériterait pas de l’être ? Parfois, un simple brin d’herbe peut révéler une importance plus grande encore que les textes les plus sacrés, et les grandes décisions se prennent parfois dans un silence et une simplicité muette, sans anges sonneurs de trompette et chorale cosmique, qui font qu’il ne reste de cet instant fatidique le plus souvent aucune trace.

Je suis une sorte d’écrivain public passé à côté de sa vocation. Avant, il y avait les bardes, en Afrique il y a les griots -des gardiens de la mémoire collective et familiale- et moi j’écris souvent sur des petits riens, un chroniqueur du presque rien, de l’interstice, au mieux un rapporteur de mondes enfouis, un partageur de graines que chacun prend ou ne prend pas en fonction de ses goûts, affinités et / ou disponibilité.

Je vais donc te faire un récit, un récit d’un presque rien.

Hier, j’ai regardé un documentaire du cinéaste Alain Cavalier sur Bartabas et ses répétitions matinales avec le cheval Caravage (c’est aussi le titre du film) en vu d’un prochain spectacle. Cavalier + Bartabas, tu te doutes bien que ça ne parle pas beaucoup. Un film de taiseux donc, filmé avec une petite caméra numérique, qui montre juste le travail en train de se faire, sans commentaire ni discours. C’est aussi lent que fascinant et puis le cheval est somptueux.

A un moment, il y a un plan de deux secondes, on l’on voit un cheval couché dans son box et visiblement en train de mourir. C’est un film de silence disais-je. Le plan suivant, on voit simplement Bartabas assis, droit, silencieux, dans sa roulotte, avec juste deux choses sur la table : un mouchoir de papier blanc soigneusement plié et une carafe de saké. Rien de plus et pourtant on comprend tout. Mais si je te raconte tout ça, c’est pour la scène suivante. On voit Bartabas entrer dans une écurie où vivent en groupe, sans box, une vingtaine de chevaux. Il y entre et s’accroupit dans un coin. Les chevaux s’approchent intrigués. Et puis, un, puis deux, puis trois chevaux s’approchent de lui et posent leurs museaux contre son visage. Et comment dire… C’est d’une beauté de premier matin du monde. On comprend tout bien sûr, de pourquoi il est venu là, de comment les chevaux lui guérissent son âme blessée. Car on le sait maintenant, les chevaux sont de grands guérisseurs… Mais dans le film, là, il n’y aucun mot, aucun discours. Juste un homme qui se laisse guérir de son chagrin par des chevaux. Après, bien sûr, on sait que Bartabas, un des plus grands écuyers de ce siècle, a une relation quasi médiumnique avec les chevaux, on sait qu’il a même tourné il y a longtemps un film chamanique en Mongolie (ou en Sibérie, je ne sais plus). Alors on peut reconstituer quelque chose. Mais la force du film, c’est de justement, simplement montré, sans un mot.

C’est un récit de rien, capté au fil d’un jour d’inactivité forcée. Je l’offre au monde. Saurais-je faire quelque chose d’autre ?

(1) : in « La Vie des Elfes » de Muriel Barbery chez Galiimard, un livre à la très belle écriture.