mardi 9 janvier 2018

Comme du blanc de Meudon sur les vitres

Fan Ho : "Approching shadow" - 1954

A quelques jours d’intervalle, deux amies m’ont témoigné avoir vécu en très peu de temps la mort d’un être être cher puis la naissance d’un enfant dans leurs entourages très proches. Une expérience vertigineuse et troublante de la vie et de la mort côte à côte, une mise en perspective qui sidère, une montagne russe émotionnelle de la larme au sourire. Vie et mort comme deux facettes de la même pièce de théâtre dans laquelle nous essayons de tenir notre rôle même si parfois notre voix se brise sous la douleur. Il faudrait pouvoir mettre la mort dans une main, la naissance dans l’autre ; peser le poids de chacune (égal ?) et puis réunir les deux mains et les porter contre son cœur. Toute vie repose là ; dans cette impossible compréhension, cette impossible acceptation que ce qui naît va mourir et que ce qui va mourir permet à autre chose de naître.

Une Marraine de cœur à laquelle je témoignais d’une période difficile m’a répondu cette phrase qui pour moi résonne : « Tout changement commence par un tunnel. Et c’est les qualités développées par la fréquentation du tunnel, qui sont ensuite utiles en pleine lumière. »

Il ne suffit donc pas de traverser le tunnel de nos chagrins et de nos peines en tassant le dos et en attendant que ça passe, ou en se disant que ce sera mieux plus tard, ou que c’est un mauvais moment à passer, ou bien encore en hurlant vers le ciel à l’injustice ou à la cruauté du sort (et c’est bien légitime quand par exemple on perd trop jeune un être cher) ; il faut aussi se poser la question de ce que l’on a à faire, à vivre et à comprendre dans ce tunnel. Parce que c’est ce que nous comprendrons dans cette obscurité de l’âme qui déterminera la nature de la sortie. Tout tunnel par nature est sombre et il y a même un moment où plus nous avançons plus il y fait sombre. Comme si tout ce que nous pouvions entreprendre pour aller mieux n’engendrait qu’encore plus de perplexité et d’incompréhension. Ce n’est somme toute qu’à la toute fin du parcours que nous voyons poindre à nouveau la lumière au loin comme une délivrance à venir.

Quand on aperçoit la lumière de la sortie au loin, il est facile d’accepter son sort. Mais quand nous ne la voyons pas encore ? J’écris : « pas encore » parce que je crois que cette lumière revient toujours. Croire à ce retour dans l’obscurité la plus terrassante, cela s’appelle la foi. Étymologiquement « foi » veut dire quelque chose comme « avoir confiance ». Mais en quoi peut-on avoir confiance quand on est soi-même perdu ou égaré dans la douleur du deuil par exemple ? Certains ont la foi en Dieu ou en leur bonne étoile, d’autres ne l’ont pas. Pour ma part, j’essaie au jour le jour de construire une réponse, et cette réponse pourrait être celle-ci : je ne suis pas certain de savoir en quoi j’ai foi ou pas, en quoi j’ai confiance ou pas. Mais je sais que me revient la responsabilité, dans ce tunnel sans sortie visible, de me dire que là, dans une épreuve parfois terrible, je peux construire quelque chose en moi de nouveau. Qu’au moins ce tunnel puisse me permettre de construire ce nouveau-là et sa cohorte de nouvelles compréhensions. Parce qu’en sortir en étant rigoureusement le même n’a absolument aucun intérêt revenant à ce que tout cela n’ait eu lieu que pour rien. La douleur, le chagrin, l’incompréhension, des échecs encore inexpliqués, nous forgent comme acier dans les braises. Gare toutefois à ne pas nous endurcir car alors nous nous privons de la légèreté des choses !

J’arrive à un âge où certains commencent à mourir. Où celles et ceux qui m’ont guidé et éclairé en mes jeunes années meurent comme herbes sous la faux et où pourtant toute naissance m’apparaît de plus en plus comme une lumière miraculeuse.

Dans les tunnels que nous traversons nous ne trouvons pas toutes nos réponses tant un insondable mystère opaque demeure. Nous sommes comme des chercheurs de feu au fond de cavernes obscures. Nous cherchons d’oniriques trésors qui ne sont que les facettes de miroirs de nous-mêmes. Nous apprenons à être notre lumière. Parfois il nous semble que les difficultés que nous rencontrons viennent obscurcir ce miroir. Que nous fassions ne serait-ce qu’un quart de tour et nous comprenons pourtant que loin de l’obscurcir elles le nettoient. Avez-vous déjà nettoyé des vitres au blanc de Meudon ? Vous savez ce produit blanc que l’on met sur les vitrines des boutiques qui ferment. La pose du produit empêche la lumière de passer. Que nous le rincions et alors la vitre apparaît comme neuve. Nos épreuves, nos chagrins, nos larmes sont comme cette poudre. Ils peuvent nous ensevelir. Que nous apprenions à enlever le voile qu’ils déposent sur notre âme et alors un nouveau apparaît, de nouvelles promesses émergent, de nouvelles naissances nous enchantent… C’est l’incommensurable mystère de ce que les alchimistes appelaient « L’Oeuvre au noir » : quand la plongée dans l’ombre nous fait percevoir notre propre lumière.

dimanche 7 janvier 2018

Une conversation

("Le rêve des Mages" - Cathédrale Saint Lazare - Autun)

- Dis grand-père…
- Oui ?
- Elles sont où les étoiles dans le ciel la journée ?
- Elles sont dans le ciel, comme pendant la nuit. Mais comme il y a beaucoup de lumière on ne les voit pas.
- En fait, même invisibles elles sont là alors ?
- Oui, c’est ça !
- Et elles sont loin les étoiles ?
- Oh oui ! Des milliards et des milliards d’années lumière ! Tellement loin que, vu le temps que leur lumière met à parvenir jusqu’à nous, l’image que l’on voit a parfois des siècles et des siècles.
- C’est long ça !
- Et même que parfois on peut voir une étoile, alors qu’elle n’existe déjà plus ! En fait ce que l’on voit dans le ciel, c’est une image du passé !
- Donc, grand-père, t’es en train de me dire qu’il y a des étoiles qui existent et que l’on ne voit pas et des étoiles que l’on voit alors qu’elles n’existent plus ?
- C’est ça !
- Des étoiles, il y en a beaucoup ?
- Des centaines de milliards !
- Plus que d’êtres humains sur terre ?
- Oh, oui, bien plus !
- Et tu crois que chaque être humain en a une pour lui ?
- Ça c’est à toi d’y répondre dans le fond de ton cœur. Disons que chaque étoile est une lumière qui nous guide comme le font les rêves et les anges.
- Les anges ?
- Disons nos petites voix mystérieuses qui savent toujours ce qui est bon pour nous.
(Silence)
- Grand-père ?
- Oui…
-J’aimerais bien rencontrer mon étoile…
- En fait, elle est comme les étoiles en plein jour ; elle est déjà là mais tu ne la vois pas encore.
- Et donc je peux lui parler ?
- Bien sûr !
- En fait alors tout le monde est né sous une bonne étoile alors ?
- Oui, on pourrait dire ça.
- Mais alors pourquoi il y en a qui vivent des choses horribles comme on voit à la télé ?
- Voilà une grande question ! Et je ne saurais pas y répondre !
- Donc, je t’ai posé une question à laquelle tu ne sais pas répondre ?
- Oui !
- Alors j’ai gagné !
- Oui, tu as gagné, viens on va acheter des pains au chocolat ! 

samedi 28 octobre 2017

Un an



Aujourd'hui, cela fait une année que ma mère est partie pour son grand voyage. Elle est partie seule dans la nuit, sans sans doute avoir la force ou la volonté de nous attendre, nous qui ne sommes arrivés que quelques heures plus tard. Il faisait le même temps qu'aujourd'hui ; un soleil d'automne faisant flamber le rouge ocre du paysage. Un air vif qui réveille la conscience. Je me souviens avoir vécu ces heures dans un état second. Elle était là veillant sur chacun de mes pas.

La mort de ceux qui nous ont conçus et offert la vie crée comme une brèche par où peuvent s'engouffrer tant les plus sombres tristesses, que la vie-même. Ainsi, un an plus tard j'écris ces lignes au cœur de la verdure aveyronnaise, planté dans le terreau d'une nouvelle vie.

Nos morts ne veulent ni nos larmes, ni nos chagrins. Ils veulent notre joie et nos rires. Libérés de leur enveloppe de chair, ils deviennent amour inconditionnel. J’essaierai donc aujourd'hui de ne bloquer aucun rire, de dissiper les volutes du doute, et par ma joie je lui exprimerai ma reconnaissance. 

Nos morts deviennent étoiles. Elle y brille plus que toute autre.

mardi 12 septembre 2017

Un cocon d'épines



Quand on vit au plus près de la nature et d’un jardin, il apparaît que l’état naturel du végétal sous nos climats, c’est soit la ronce, soit les bois ; les deux étant cités par ordre d’apparition. Il n’est qu’à voir en France comment l’exode rural en laissant des parcelles abandonnées a favorisé le développement des bois. En étant même un peu vigilant, on peut deviner en regardant un paysage là où le bois peu à peu a grignoté les terres.

Les ronces sont a priori un peu comme les mouches et les moustiques : une calamité. Elles envahissent tout, s’immiscent traîtreusement dans nos belles cultures, referment peu à peu les chemins pas assez pratiqués, nous blessent quand on s’y risque… Elles avancent par marcottage, chaque tige pouvant atteindre jusqu’à quatre mètres de long. Elles n’ont semble t-il pour elles que leurs fruits doux et sucrés et leur domestication forcée dans nos haies. On les coupe : elles repoussent. C’est sans fin. On a imaginé Sisyphe poussant son rocher, on aurait pu imaginer un jardinier face à ses ronces !

Pour être précis, l’épine n’est pas le monopole de la ronce. Il suffit de penser aux rosiers, aux aubépines, aux genévriers (je suis tombé un jour dans un buisson de genévrier : je déconseille, c’est un pur cauchemar !) et, pire encore, les pousses d'acacias dont les épines peuvent atteindre plus de deux centimètres de long. De vrais armes acérées…

Pourtant, évidemment, la ronce a son utilité. Contre toute attente, de nombreuses espèces, soit y vivent (insectes et papillons divers, petits rongeurs...), soit s’en nourrissent (à peu près les mêmes). Et en fait quand on y réfléchit bien, la ronce protège. Elle protège ces animaux qui s’y cachent, mais aussi, en créant des zones plus ou moins impénétrables elles ralentissent toute intrusion, permettant alors à de jeunes pousses d’arbres de pousser sans être écrasées ou mangées au préalable. En offrant nourriture elles évitent que ces fragiles arbres en devenir terminent dans quelques estomacs. La ronce est une calamité pour l’humain et un cocon protecteur pour les arbres. D’ailleurs, dans une forêt ancienne et saine aux grands arbres forts, à ma connaissance il n’y a plus de ronces. Il y en a dans les bois qui sont des forêts en devenir, dans les champs, dans nos jardins, chemins et fossés, mais pas (ou alors très peu) dans les forêts. C’est un colonisateur précoce qui prépare le terrain pour les autres…

Si je te raconte ça, bien que vivant désormais à la campagne, ce n’est pas parce que je me suis recyclé comme jardinier (quoique…) mais parce qu’il y a évidemment une métaphore évidente.

L’âme humaine a besoin de quelques taillis de ronces pour protéger ce qui est à venir. Et bien évidemment les contes nous l’apprennent aussi. Ainsi dans la Belle au Bois Dormant (version Grimm) il est écrit qu’après que la jeune femme se fusse piquée avec l’aiguille, « Autour du château, une haie d’aubépines commença à croître qui chaque année devenait de plus en plus haute et qui enfin entoura tout le château si bien que l’on ne pouvait plus rien en voir, pas même la flamme qui flottait sur le toit. Alors il courut dans le pays, la légende de la Belle au Bois Dormant car c’est ainsi que fut nommée la fille du roi, si bien que tous les fils de roi se rendaient dans le royaume et voulaient fendre la haie vive. Mais c’était impossible car les épines avaient comme des bras qui se tenaient fortement ensemble, les jouvenceaux y restaient accrochés sans pouvoir s’en défaire pour mourir d’une fin atroce. » Comme on le voit, ça ne rigole pas… Il y a des sortilèges plus puissants que bien des volontés humaines…

Oui, un prince finira bien par y entrer. Mais -et le texte est absolument explicite- il peut le faire car « les cent années s’étaient écoulées et le jour était venu où la Belle au Bois Dormant devait se réveiller ». Alors, et uniquement parce que cela faisait cent ans, « il y avait de hautes et belles fleurs qui s’écartèrent pour le laisser passer sans le blesser et qui se refermaient de nouveau en haie vive. » Et oui, il y en a qui ont de la chance...

Il aurait pu y avoir le sort de jeté sans ce buisson d’épines. Si il est là, c’est bien parce qu’il a une fonction, et cette fonction est bien de protéger. Protéger quoi ? La jeune femme endormie bien sûr et tout ce que contient le château. Mais parce que les contes parlent toujours d’autre chose que ce dont ils donnent l’impression, il est là pour protéger le sommeil de la belle endormie. Et non pas tant son sommeil que le travail psychique qui s’y accomplit. Car il ne peut y avoir de rencontre avec une « autre royauté » (sa rencontre avec le prince) qu’à la condition que nous ayons mûri notre propre royauté intérieure. Ce concept de « royauté intérieure » rejoint d’ailleurs la pratique du Tarot qui regorge de rois, de reines, de princes, d’empereur et d’impératrice… Il ne s’agit pas bien sûr ici de la fonction politique mais de la manière avec laquelle nous habitons et faisons vivre notre propre grandeur intérieure, de comment nous habitons et faisons vivre le royaume qu’est notre vie, comment nous développons notre puissance, non pas au sens prédateur du terme, mais au sens de notre potentiel le plus haut.

Pendant son sommeil, la Belle passe de l’état de jeune fille à celui de femme. Et donc, contrairement à ce que l’on dit, ce n’est pas le prince qui la réveille, mais tout simplement la fin du sort. Pendant ces cent ans de sommeil, la Belle probablement a rêvé. Et en rêvant elle a exploré tous ses mondes intérieurs jusqu’à son accomplissement plein et entier. Et elle ne pouvait faire ce travail qu’à la condition absolue de ne pas être dérangée. Et heureusement, il y avait un buisson d’épines tout autour de son château…

Oui, parfois, nous devons nous fabriquer des taillis de ronces pour laisser travailler tranquillement en nous ce que nous avons de plus précieux. Et de ces taillis écorchant, nous pouvons même parfois offrir aux autres des fruits doux et sucrés tout autant que parfois y accueillir d’autres êtres, et pourquoi pas d’autres entités ou esprits… Comme la ronce le fait avec le chêne ou le hêtre à venir.

Alors oui, dans les jours et semaines à venir je vais continuer d’aller avec ma faux, mon sécateur et la débroussailleuse. Mais uniquement dans ce que nous pourrions appeler « notre domaine », parce qu’en cet endroit, les ronces n’ont pas leur place. L’homme ne peut vivre dans la ronce en permanence d’autant que très vite avec elle, l’homme n’est plus chez lui… Mais je me garderai bien de vouloir les éradiquer en d’autres endroits. Il faut savoir laisser en ce monde, des espaces dans lesquels personne ne rentre. Car alors nous protégeons de magnifiques promesses à venir qui ont besoin de taillis et de secret comme la plante de lumière...

lundi 17 juillet 2017

Nos vies comme des ailes d'oiseau emportées par le vent

Wynn Bullock - Child on a forest road


Parfois, je suis questionné sur la pertinence de partager en public des choses très personnelles. C’est une question qui m'oblige à m’interroger sur le pourquoi de cet élan-là. Et s’il m’arrive de douter, j’arrive en général à justifier ce qui pourrait être perçu comme de l’impudeur. Pour le texte qui suit, je sais pourquoi je l’ai écrit, et pourquoi je veux le partager. Parce que je sais avoir été sauvé par des témoignages de personnes (anonymes, amis, écrivains, artistes, pratiquants spirituels…) qui, chacun à sa façon, à des moments divers, m’ont dit :

- Voilà, la vie peut être autre. Elle peut être plus grande et plus belle que ce tu imagines. Et non, elle n’est pas obligatoirement un océan de larmes, et elle peut même être joie et magie !

Et c’est parce que j’ai suivi ce chemin-là, porté et chamboulé par ces témoignages, que je me sens l’élan de partager certaines choses, en espérant que leurs souffles suscitent les mêmes élans que ce qui m’a sauvé.
Je suis autrement en ce moment entre deux vies, entre un monde à quitter et à un autre à construire. Et pour l’heure, entouré de cartons. De cette accumulation de petites choses que j’appelle « mes biens » et qui un jour comme c’est d’usage seront dispersés à tout vent. Locataire… Il faudrait ne se déplacer qu’avec rien et j’en suis bien incapable. A quoi je tiens le plus ? A quelques statues de Bouddha, à mes guitares, à quelques livres, quelques photos et souvenirs, une vierge de cire sous un globe de verre, mes tambours, quelques objets… Peu de choses en vérité quand notre âme n’est pas loin de l’infini… Comme un jeu que l’on joue, comme une manière de se rassurer. Mais revenons à ce dont je voulais parler.
C’était hier 16 juillet le jour anniversaire de la naissance de mon père. Quatorze années (ou quinze, je ne sais plus et le papier qui me permettrait de le vérifier se trouve... dans les cartons !) qu’il est « devenu ciel » comme disent les mongols. Dire que notre relation et notre vécu commun furent difficiles est un euphémisme, et au-delà du chemin de pardon que j’ai pu faire, ce fut toute l’affaire de ma vie que de me construire à l’aune de ce brasier-là.
Je suis donc allé hier matin sur la Voie du tambour, mu par l’élan que je ne comprenais pas très bien d’aller explorer en ce jour particulier s’il n’y avait pas quelque chose encore à comprendre. De lui, de moi, de nous. Nous nous « rencontrâmes » (rencontre / âmes ?) donc. Il me parla d’amour lui qui en fut si peu démonstratif. Il est de toute évidence depuis passé à autre chose. Il me dit :
- Ne ressasse pas les erreurs que j’ai faites. Tu en es libre pour peu que tu le décides, comme tu es libre de moi dorénavant. Ne ravive pas les anciennes blessures inutiles. Libère t’en ! Le bonheur, il n’y a que cela : la joie et l’amour…
C’était dit sur un ton aimant et sincère et je l’en remerciais avec le sentiment d'une boucle enfin aboutie.
Dans la nuit qui suivit cette "rencontre", je fus réveillé par un rêve que je venais de faire. Je rêvais que j’allais voir mon père et sa femme dans une maison à la campagne que je ne lui connaissais pas. J’étais avec mon frère. L’atmosphère était paisible et lui-même et son couple sereins (ce qui fut loin d’être le cas de son vivant !). Nous nous sommes promenés dans un verger qui faisait partie de sa propriété. Il n’y avait pas encore de fruits, mais la récolte était prometteuse. Vint le temps des au-revoir. Je le sentais contrarié à l’idée de notre départ, d’autant que de toute évidence, la table étant mise, il nous espérait pour le repas. Il nous dit :
- Nous avons des cadeaux pour vous.
Ils commencèrent par offrir celui revenant à mon frère et dont ma mémoire onirique n’a malheureusement pas gardé la trace. Puis vint mon tour. Posé sur une coquille saint jacques vide, un cadeau joliment emballé était posé. Ils me le remirent en mes mains avec la coquille. Je posais le tout sur une table du jardin puis défis le paquet. A l’intérieur, il y avait un curieux étui à lunettes que j’ouvris pour découvrir, posées côté-à côte, deux plumes magnifiques dans les tons marrons et blancs, l’une… terminée par un mine de stylo, l’autre par un stylo plume !
C’était magnifique. Comme si mon père, par ce rêve et dans la continuité de cette (ultime ?) rencontre de la veille, me rendait et me présentait en une offrande simple un de mes pouvoirs qui est celui de l’écriture et du témoignage. Et puis deux plumes d’oiseau… Sur la Voie du tambour cela revêt pour moi un sens tellement particulier… Et le tout posé sur une coquille saint jacques, symbole de ceux qui se mettent en chemin… Là, par ce présent, et par la place que lui prenait en me l'offrant, il ré harmonisait notre lignée et notre histoire en un deus-ex-machina tout de tendresse et d’à-propos.
Ainsi sommes-nous tissés de l’étoffe de nos rêves. Ainsi les mondes entre eux communiquent. Ainsi, nos âmes peuvent-elles se reconstruire et les liens déchirés s’apaiser.
Au matin, très ému et méditant sur ce rêve si fort, une phrase m’est venue :
- Il faut remplacer les chaînes de nos liens par un simple fil d’or !

C’est ce que mon père et moi (et sa femme) avons fait hier en deux actes extraordinairement synchronisés. Merci à eux et aux tisserands qui veillent...

lundi 12 juin 2017

Le chant du tambour : un retour



Entre mes 20 et 26 ans, j’ai poursuivi le rêve d’être musicien professionnel, plus exactement percussionniste. Je jouais les congas, le berimbau et le djembé. J’étais alors un jeune homme encore un peu adolescent et aux rêves intacts. Matériau encore un peu brute j’avais la fougue et les fulgurances de l’adolescence mais aussi un substrat d’empêchements assez épais…
Je ne sais si à l’époque j’avais beaucoup de volonté, mais ce qui est sûr c’est que j’avais des désirs très puissants, et la musique fut un élan irrésistible. Je lui dois quelques-unes de mes émotions les plus puissantes, tant comme auditeur que comme musicien. Je travaillais beaucoup : deux à quatre heures par jour de pratique. Je pensais musique, vivais musique, parlais musique… J’étais une sorte d’obsessionnel branché sur une fréquence particulière ; celle de la musique et plus spécifiquement du rythme. Et, une fois noté le fait que j’avais déjà à l’époque une curiosité insatiable pour diverses autres choses et plus spécifiquement pour le monde comme il va, je ne sais sans ces élans pluriels ce que je serais devenu. Un bloc de marbre noir fermé sur lui-même faute d’avoir réussi à atteindre la musique que j’entrevoyais ? Un musicien accompli mais figé dans ses cadres ? En tout cas, un jour, j’ai décidé d’arrêter la musique.
Ce fut rude et pour autant dire un peu violent. Sur les raisons qui présidèrent à ce choix, il y en eut beaucoup. Commençons par les choses matérielles : besoin d’argent, la précarité n’a qu’un temps. Continuons vers d’autres choses plus délicates. D’abord, pétri d’admiration pour le musicien avec lequel je travaillais alors, je ne suis pas sûr que je jouais totalement ma musique. Je crois que je jouais beaucoup la sienne et peu la mienne. Ensuite, il y eut un moment où je vis –ce fut comme un flash dévastateur- très exactement là où je me situais  en tant que musicien : pas le niveau pour faire la musique que j’aurais rêvé de faire, et pas le goût des concessions pour faire une musique que j’aurais pu jouer mais qui ne m’intéressait pas… Il y eut d’autres raisons plus affectives donc plus secrètes que je ne développerai pas. Disons simplement qu’un jour je vis –les choses n’avançant pas comme nous l’aurions voulu- que mon statut de musicien plus ou moins inachevé ne faisait plus briller les yeux de la femme que j’aimais alors… Parfois, nos vocations reposent sur des choses tellement étonnantes !
Cet arrêt de la musique fut un renoncement douloureux. Un schisme. Et toucher un tambour, malgré diverses tentatives, demeura longtemps pour moi quelque chose de douloureux, réveillant un inassouvi et un inaccompli qui me peinaient beaucoup.
Alors, le tambour a quitté ma vie (le berimbau un peu moins) pour, bien des années plus tard, être remplacé par la guitare que je continue de jouer et qui me procure toujours d’immenses plaisirs. Et puis, les années ont passé encore. Le jeune musicien chevelu que je fus approche d’une soixantaine plutôt dégarnie, avec beaucoup de kilos en plus, mais aussi beaucoup de compréhensions, de découvertes, de chemins parcourus et surtout une aptitude au bonheur et à la joie que je n’avais pas à l’époque. C’est peut-être d’ailleurs un trait du vieillissement : la capacité à la joie suit la même ligne que notre charge pondérale !
Les cycles qui font notre vie sont multiples et surprenants et avancent souvent en spirale. Un élan puissant duquel je finis par m’éloigner (ce peut être le conte, l’écriture, la musique…), pour y revenir souvent bien des années plus tard après avoir nettoyé en moi ce qui empêchait à un moment cet élan de se perpétuer. En général, j’ai le besoin d’arrêter quand une chose finit par prendre toute la place dans ma vie ou quand elle me semble se rigidifier. Depuis cette expérience de musicien, je refuse de m’enfermer dans une seule chose…
Et puis le tambour est revenu. De façon étrange et très puissante. Il est tout débord revenu grâce à la Voie du Tambour. Puissance du tambour pour voyager entre les mondes. Rythmes linéaires certes, mais cette pulsation sourde qui revenait. Dire que ce nouveau chemin fut et reste fondateur d’un nouveau irrésistible dans ma vie serait un euphémisme… Sur ce chemin donc, de multiples métamorphoses intérieures, et puis une nouvelle énergie qui peu à peu s’installe et l’élan puissant de prolonger ma pratique de la guitare –par nature plus intériorisée- par des propositions plus extériorisées, plus exubérantes, plus joyeuses, plus folles… Comme si une nouvelle présence, disparue pour un temps, était revenue m’habiter et me disait : vas-y ! Car oui, nous sommes à notre insu habités de présences (ou de possibles de nous-mêmes) qui se révèlent en fonction des méandres de nos vies…
Alors samedi dernier donc, je me suis offert un nouveau djembé (le premier étant resté d’une façon très étrange dans la lignée d’une ex…) Joie, retrouvailles. Inquiétude d’avoir tout perdu et de devoir tout réapprendre. Et puis non. Si la technique a bien sûr souffert des années d’abstinence, le son est toujours là. Le plaisir de jouer aussi, et surtout, toutes ces années (près de 30 ans !) m’auront permis de faire le deuil de ce que j’avais alors laissé en arrêtant la musique. Je me sens neuf devant l’instrument et pleinement moi-même. Bonheur.
Là où je pars vivre cet été, je pourrai jouer sans problèmes de voisinage (enfin, j’espère !). J’espère y trouver de bons musiciens pour jouer avec eux et d’ores et déjà je travaille sur la mise en forme d’un nouveau spectacle de contes qui reprendra une partie de mon répertoire africain mais avec le djembé… Un seul mot d’ordre : ne pas vouloir faire à tout prix « conteur africain » (la norme va parfois se cacher dans des endroits étranges…).
Le tambour est un chant puissant, soulevant une énergie dionysiaque. Et parce que dans le vivant tout est rythme, il s’inscrit dans un espace à la vitalité débordante. Il célèbre le corps, la joie d’être et le partage, exige la présence pleine et entière et se joue des états d’âme. Un nouveau souffle… Ainsi, de nos tambours chantant, nos pieds feront vibrer la terre, soulevant la poussière…

jeudi 1 juin 2017

Le chant des vieux mâles

Photo : Sebastiao Salgado

Nous sommes entourés de légendes que certains s’échinent à considérer comme de simples faits.

Ainsi, ai-je entendu que des scientifiques sont en train de prouver qu’à partir de cinquante ans les mâles d’une espèce de baleine à bosse émettent des sons qu’ils n’émettent pas plus jeunes. En cherchant bien, ces chercheurs se sont rendu compte que ces chants particuliers liés à la maturité ont la propriété de modifier la composition chimique du phytoplancton dont se nourrissent les baleines allaitantes à proximité, améliorant par là-même la qualité de leur lait ! Ou, quand la maturité des uns vient renforcer les générations naissantes grâce à l’émission de vibrations modifiant l’environnement… Précisions que l’espérance de vie d’une baleine à bosse est d’environ cinquante ans, ce qui revient à dire que les mâles émettent ces sons au crépuscule de leur vie comme un ultime chant du cygne (ou plutôt de baleine !)

Je suis dans la décennie au cours de laquelle les mâles de cette espèce commencent à chanter ces chants et je vivrai bien plus longtemps, mais cette idée me plaît. J’aime l’idée que certaines choses que je développe dans ma vie puisse renforcer la force de vie des êtres qui m’entourent. Cela pourrait sembler prétentieux, mais ne pourrait-on pas considérer que ce pourrait être un des effets de la maturité ? La nature de l’énergie que nous émettons, la force et la beauté de nos intentions, notre manière d’être présent au monde, sont comme des ondes de force qui inéluctablement modifient notre environnement.


Sur la voie du Tambour, il est souvent fait recours à des chants qui guérissent. Les parents chantent des chants à leurs enfants. Les pratiques spirituelles n’ayant pas recours au chant sont très rares, et il n’existe pas de société humaine sans chant. Alors chantons, tout seul, à plusieurs, à l’église, sous la douche, dans son salon, en marchant, dans les champs… Chantons ! Et si je m’apprête à changer de vie, c’est bien pour développer mon propre chant. C’est un vieux mâle à bosse qui te le dit...