dimanche 12 février 2017

Les vies passent ; restent des légendes à raconter



Il fut un temps, où, en fin d'année scolaire, il y avait dans les écoles ce que l'on appelait "la remise des prix". A cette occasion, les élèves dits "méritants" se voyaient remettre un livre. A la fin de mon CE1, l'institutrice nous proposa de choisir le livre que l'on se verrait remettre. De tous ceux qui m'étaient proposés, il y avait celui-ci. Je me souviens d'à peine avoir vu les autres. Mû par un élan qui ne se discutait pas, j'ai crié :

- je veux celui-là !
- Mais tu n'as même pas regardé les autres ! me dit l'institutrice. Prends-ton temps...
- Non ! C'est celui-là que je veux !
- Et bien, on peut dire que tu sais ce que tu veux toi !

Je ne pourrais jurer que la transcription de l'échange fut exact à la virgule près, mais j'ai un souvenir très clair et très précis de ce moment qui, pourtant, remonte à loin...

Il se trouve, qu'en vidant la maison de ma mère la semaine dernière, au fond d'un des innombrables cartons, ouverts, fait, vidés, brûlés, stockés pour Emmaüs... j'ai retrouvé le livre que je voulais à ce point. C'est un livre de contes. De contes russes, très exactement. Avais-je déjà à 7 ans cet élan irrépressible pour les contes et le merveilleux, ou bien alors ce livre a t-il contribué à ma vocation future ? Les deux peut-être... Mystère de la genèse des vocations !

Vider la maison de ses parents est un travail d'archéologue de soi qui ne laisse pas indemne. Un dernier inventaire avant de passer à autre chose. Après avoir brûlé les corps, on brûle et disperse les traces matérielles de deux vies (voire même plus lorsque l'on retrouve des souvenirs des grands-parents) : linge, produits de beauté, meubles, livres, disques, objets, archives administratives... Jusqu'à ce qu'il ne reste presque rien ; juste la mémoire aux cœurs des descendants. Vivre est une flammèche. Faisons en sorte qu'elle soit belle !

Heureusement, il reste les histoires, puisque conteur je suis. Et me revient cette histoire yiddish que j'aime tant. L'histoire de ce village, là-bas au profond de la Pologne qui avait une magnifique cérémonie qui se faisait tous les trente ans. On y entendait les plus beaux chants, les plus belles prières ; on y dansait les plus belles danses. Pour être certains que la cérémonie ne se perde pas, à chacune d'entre elles, un jeune rabbin secondait le rabbin en titre afin que, si celui-ci venait à disparaître, le souvenir précis du déroulement de la cérémonie perdure. Mais vint une année où le vieux rabbin et le plus jeune moururent quelques mois après la cérémonie. Qu'à cela ne tienne ; trente ans plus tard le village voulut refaire la cérémonie. Plus aucun rabbin ne la connaissait ? Peu importe, les anciens s'en souvenaient... On alla donc la forêt de nuit, comme l'exige la coutume, à la lueur des flambeaux. Mais on ne retrouva ni la clairière, ni les chants, ni les prières, ni les danses...

Et tout le village -hommes, femmes, enfants, rabbin- retourna donc dans la grande maison commune du village, se lamentant :

- Ah, une si belle cérémonie et nous l'avons perdue ! Quelle tristesse...
- Mais non, ce n'est pas grave, ce n'est pas grave, dit le rabbin.
- Comment ça "ce n'est pas grave", et c'est vous, rabbin, qui dites cela ? demandèrent quelques villageois offusqués.
- Non, ce n'est pas grave, insista le rabbin. Car en effet, nous ne pourrons plus faire la cérémonie. Nous ne pourrons plus faire les chants, les danses, les prières. Mais nous pourrons les raconter...

Peut-être, après tout, devient-on conteur pour cela : pour faire perdurer dans la mémoire ce que nous pensions avoir perdu ? Pour continuer de faire vivre ce qui n'est plus ; ce qui a été brûlé, enterré, dispersé ? Pour faire revenir ce que nous croyons enfui mais qui est encore silencieusement là dans l'attente qu'on le sollicite ? Pour faire en sorte que la présence matérielle des êtres et des choses continue de vivre ? Pour que les êtres et les objets existent au-delà de leur présence charnelle ?

Nous pensons avoir tout perdu, quand tout est encore là et qu'il suffit de quelques mots pour faire revivre les absences...

La mort des parents nous oblige à la métamorphose. Nous oblige à nous libérer du passé, et même d'eux. Le changement de réalité qu'ils ont vécu, nous incite à vivre le nôtre. A faire un pas que nous n'aurions peut-être pas osé faire avant.

Restent quelques objets que nous gardons, en partie pour nous rassurer, par fidélité et loyauté aussi. J'ai récupéré toutes les photos, me sentant investi de la mission d'un jour transmettre la mémoire de la geste familiale qui fut parfois si complexe et douloureuse. Un travail de passeur et de transmission, qui est le propre du conteur.

Un conteur né peut-être un jour de juin 1967 à la lecture d'un livre reçu comme deuxième prix dans une cour de récréation d'une école de la rue Pommard à Paris...

Quand les êtres et les objets disparaissent, alors, ils peuvent devenir légendes...

dimanche 29 janvier 2017

Les trois paroles

Photo : Luiz Bhering

Dans un livre de Luis Ansa ; "Les contes de l'aigle" (éditions Le Relié), j'ai découvert l'histoire suivante :

"On dit que dans le monde des chamanes -sorciers ou guérisseurs- existent des êtres que l'on appelle les Nahuatls ; des hommes étranges "flottant" entre ciel et terre. Les villageois les appellent les "fous du mystère". Ils sont célèbres et libres de leur comportement.

Un soir, trois d'entre eux se retrouvèrent en plein désert selon ce que certains appellent "la loi des coïncidences", d'autres le hasard, et d'autres encore le mystère...

Avant de se toucher les mains, de manger et de boire (beaucoup !) ensemble, ils se présentèrent les uns aux autres.

- Je m'appelle Torcato, dit le premier, et mon métier est de déranger par la parole le sommeil des hommes. C'est pourquoi on m'appelle "l'homme à la parole qui marche".

- J'ai entendu parler de toi, dit le second, et je sais que ta parole est sans retour. C'est pourquoi, en ta présence, j'ai tous les sens en éveil. Mon métier est plus subtil que le tien et je le tiens de ma mère. J'utilise la parole qui ensemence et qui se trouve dans le dire sans raison, dans les contes, les proverbes et les légendes, qui sont pour moi comme des parents par alliance et savent bien mieux que moi aider les gens.

- Moi, je m'appelle Sans-Souci, dit le troisième en se grattant le crâne et en se balançant d'une jambe sur l'autre tout en souriant d'une façon que l'on pourrait qualifier de suspecte. Fidèle au nom que me donna mon père, lorsque je parle, je ne fais que répéter ce que les autres ont dit avant moi, utilisant ainsi la parole qui dort.

Cette histoire dit que, suite à cette rencontre mémorable qui se finit fort tard, les chamanes ont fait le pacte d'utiliser trois sortes de paroles selon les circonstances : la parole qui marche -celle qui secoue, réveille et dérange- ; la parole qui ensemence et qui aide ; celle qui nourrit- ; et la parole qui dort -celle... qui endort."

Histoire édifiante n'est-ce pas ? Et puisque les conteurs sont eux aussi des passeurs entre les mondes et des serviteurs de la Parole, il n'est pas inutile de s'interroger : quelle type de parole je porte lorsque je conte ?  Ai-je une parole qui vient secouer le sommeil des hommes et réveiller ce qui est tu ? Ai-je une parole qui vient guérir et ensemencer les âmes ? Ou bien ne fais-je que répéter des paroles convenues et ressassées histoire d'endormir tout le monde ?

Je te laisse bien sûr la réponse...

Reste que l'histoire insiste bien sur "selon les circonstances", sous-entendant par là qu'il est bon de maîtriser chacune de ces paroles et de savoir les utiliser judicieusement. Parfois, il faut savoir faire parler la foudre. Parfois, il faut savoir murmurer quelques secrets très anciens, et à d'autres, il vaut mieux ne rien déranger, les choses allant de par leurs rythmes. L'important alors étant d'être dans la conscience de ce que l'on fait et de ce que l'on dit... Il n'en demeure pas moins, mais tu l'auras deviné, que j'ai quand même un faible pour "le dire sans raison"...

jeudi 19 janvier 2017

Du noir pour y voir clair !

Illustration "De la Terre à la lune" Jules Verne


A l’âge de quatre ans, suite à une opération, je suis resté un mois aveugle. En fait, ce qui m’a été dit -mais que je n’ai jamais vérifié- c’est que lorsque le nerf optique n’est pas irrigué pendant un certain temps, il ne fonctionne plus ; et il faut alors du temps pour que la connexion nerf / cerveau re-fonctionne à nouveau. Et comme l’on m’avait cousu les paupières et que j’avais un gros pansement…

De cette période, je ne me souviens pas avoir eu peur ou même avoir été anxieux. Les enfants prennent les choses comme elles viennent ; un peu comme les chats, pourvu que les adultes n’en rajoutent pas une couche. Je me souviens de certaines odeurs, je me souviens d’avoir développé une sensibilité tactile particulière (j’épatais tout le monde en identifiant les couleurs de deux petites motos que j’identifiais grâce à un petit picot en plastique qui était sur l’une et par sur l’autre !). J’ai un souvenir étrange d’une vision en salle d’opération où l’axe de vision de mon regard n’était pas celle de mon corps (sans que je ne puisse dire si c’était une reconstitution tardive ou un souvenir authentique). La légende familiale prétend que, aveugle et du deuxième étage où était ma chambre, je me serais enfui et que l’on m’aurait retrouvé sur le trottoir ; mais là aussi, je ne me souviens pas. Ce dont je me souviens par contre, c’est de ces flashs de vision, qui d’abord rares et de très courtes durées devinrent de plus en plus fréquents et longs jusqu’à ce que ma vue revienne d’une manière pérenne ; d’une fumée de locomotive à vapeur sur mon visage en passant au-dessus d’un pont (il y en avait encore quelques-unes) ; de l’attention dont j’ai alors bénéficié de la part des adultes (il semble que ce fut la première fois qu’une telle opération sur les deux yeux en même temps fut pratiquée sur un enfant en Europe, en tout cas, dixit mon père !) ; d’avoir tenté au réveil de l’opération d’arracher mon pansement au grand dam catastrophé de l’infirmière qui m’a surpris ; d’une grosse voiture jouet Simca verte aux portes avant qui s’ouvraient que j’adorais et que je voyais souvent quand mes yeux se mettaient à fonctionner. Mais je ne me souviens de guère plus.

Si je te raconte cela, c’est parce que la semaine dernière je suis allé voir un spectacle dans le noir ; le principe étant qu’avant de pénétrer, guidés par un comédien, nous nous entendions demander de retirer nos chaussure et de mettre un masque sur nos yeux. C’était une représentation en scolaires et trois classes étaient présentes. Ce qui m’a le plus surpris, c’est l’incroyable silence du public pendant cette représentation (et qui commença de manière spectaculaire dès la pose des masques sur les visages) ; et pourtant des séances en scolaires j’en ai vu des centaines. Mais là, pas un mot, pas un bruit pendant cinquante minutes ! En fait, ce qui me vient, c’est qu’ayant un sens en moins (et pas des moindres !) nous ne pouvions nous permettre de nous déconcentrer bêtement, nous sentant dans l’obligation de garder une vigilance particulière à ce qui se passait grâce à nos autres sens alors anormalement aux aguets. Belle séance que cette séance-là !

C’est alors que, ré expérimentant cette cécité temporaire pour la première fois depuis 53 ans, des émotions me sont alors remontées et que j’ai compris des choses auxquelles, étrangement, je n’avais jamais pensées. A savoir que cette période de mon enfance, en générant une sorte de raréfaction des stimuli reçus, m’obligea sans doute à compenser ce sens en moins par une vie intérieure plus riche. Coupé du flux de la vision du monde pendant un temps, isolé dans mon monde à l’obscurité dominante, je fus contraint de développer mes propres images. Et ce mois d’obscurité conditionna en fait toute ma vie. Je suis devenu conteur, qui est quand même l’art dans lequel on a le moins à « montrer » ; je pratique la méditation depuis 25 ans, et en général la première chose que l’on fait est de fermer les yeux ; et même les voyages chamaniques sont des voyages intérieures qui pour une bonne part se jouent de la réalité visible extérieure… Oui, cette période fut la matrice de ce que je développerais plus tard ! Et dire qu’il m’aura fallu 53 ans pour m’en rendre compte !

Vivant dans un monde qui a fait de la vision le vecteur principal de relation au monde, d’une manière parfois même écrasante, il est intéressant de constater à quel point couper ce canal vient d’un coup comme irriguer notre vie intérieure. Et s’il est différents types de décroissance possibles, réduire un peu le robinet à images ne pourrait être que fructueux pour notre respiration intérieure. Je l’ai dit toute à l’heure : les enfants à la fin de cette séance de spectacle étaient d’un calme tout à fait étonnant ! Nombreuses sont les traditions spirituelles qui stipulent la nécessité d’un passage par l’obscurité pour atteindre la lumière. Peut-être cela serait-il à prendre au pied de la lettre ? Une certaine forme consentie (j’insiste sur ce « consenti ») de restriction de certains de nos sens peut donc fonctionner comme une initiation puissante ; et je suis persuadé que je ne serais pas devenu celui que je suis sans cette expérience fondatrice.

Du coup, relisant la version de Cendrillon des Frères Grimm, je me suis rappelé qu’à la fin, les deux filles de la marâtre se font crever les yeux par des oiseaux. On peut bien sûr y voir là un châtiment tel que les temps anciens l’appréciaient et qui est moins de mise aujourd’hui. Mais on peut aussi y voir une manière de dire que, pour différentes raisons, ces deux jeunes femmes, toute dans le paraître et la volonté despotique et douloureuse de leur mère, n’ont pas eu la possibilité de faire cette expérience de l’intériorité qui leur aurait permis de trouver leur authentique place dans le monde. En ajoutant que cette cécité symbolique (quoique définitive je le reconnais !) pourrait être le chemin pour ce faire. Les contes, comme le Tarot, étant les miroirs de nos âmes allant par leurs chemins…

mardi 20 décembre 2016

En remontant les courants...




Et oui, que veux-tu, avant que le grand Cric nous croque, il est de toute urgence que nous apprenions à réensemencer l’âme humaine. Nous y mettrons un semis d’amour, d’empathie, de tolérance, de curiosité pour la vie telle qu’elle va. Nous y ajouterons quelques pousses pour apprendre à mieux comprendre nos émotions, nos frustrations et nos élans. Et pour que tout cela pousse de concert, nous préparerons le terrain en faisant un peu de vide dans nos esprits pour y faire de la place. Nous préférerons la détermination à l’intransigeance, nous avancerons à tâtons -mais sûrement- sur un chemin de foi fragile que nous préférerons à la sentence des sermons. Nous irons au rythme léger de nos pas et en silence, ce qui est bien mieux que le bruit des bottes qui monte des quatre coins de l’horizon.

C’est joli : réensemencer ; c’est proche de recommencer. Ça se décline en marchant, ça se dit dans un murmure à une ou quelques personnes. Ça se pratique à côté. Non pas dans une adversité revendiquée au vieux monde, mais comme un tour de passe-passe ; l’air de rien. Comme le dit le conteur mieux vaut murmurer notre parole un million de fois à une personne qu'une fois à un million de personnes. C’est chaque âme, une à une, qu’il faut réinventer, loin du barouf assourdissant des médias de masse. Tant d’âmes malades, coupées d’elles-mêmes et de la force vive de la Vie. Tant de fantômes avançant à tâtons.

L’espèce humaine s’est faite fragile, sa disparition est factuellement toute à fait possible, à court ou moyen terme. Possible mais pas certaine. L’homme a des millions d’années d’évolution derrière lui, il est capable de prouesses technologiques inouïes, d’œuvres d'art grandioses, mais son esprit n’a pas bougé. Il est resté crispé sur lui-même, il s’est coupé de l’essentiel, il est comme un animal qui ne sait plus la plupart du temps qu’attaquer ou se défendre. Il vit au rythme de la peur quand il reçoit des nouvelles du monde. Il se fabrique des ennemis quand il serait pourtant si facile de faire simplement amitié… (oui, j'assume la naïveté du propos!). Il se choisit pour représentants des mâles dominants de caricature (et si ce ne sont pas des mâles dominants, ce sont des femmes qui en ont pris les caractères). Il ne s’aime plus et n’aime plus personne, ni plus rien -si ce n'est pour le pire et plus rarement le meilleur-, son clan ; qu’il soit nation, famille, culture ou religion. Il a perdu sa relation au vivant. Il a voulu l'exploiter sans vouloir se rendre compte que par là-même il se coupait de sa nature profonde. Il faudrait qu'il réapprenne à vivre et à se relier au vivant pour apprendre à arrêter de tuer. Car son âme appartient au vivant. L'âme humaine rejoint l'âme du monde en un tissage si délicat qu'un rien le déchire. Reprendre soin du monde du vivant c'est avant tout s'occuper de soi. Non pas en une rixe égocentrique, mais en un nettoyage intérieur qui nous permettrait de le rejoindre.

Nous sommes nombreux à être comme assommés de ces dernières nouvelles du monde et du monde des hommes comme il va. De partout nous revient le pire, que ce soit en politique, en écologie, en social, en militaire… Comment réagir à ce tsunami désespérant à plus d’un titre ? Comment ne pas baisser les bras ? Ne pas se réfugier en de nihilistes postures ? En fuyant le monde ? Mais il nous rattrapera ! Et puis, nous sommes nombreux à avoir des enfants, et à défaut d’une mission, de nous en sentir au moins une responsabilité. Au moins pour eux. Et pour la Vie, la beauté du monde, ce miracle-là ; d’être en vie.

Alors oui, une par une, nous allons entreprendre de ré-enchanter les âmes, à commencer par les nôtres. De les réensemencer de leur force vive. De leur proposer de nouveaux sentiers buissonniers. Une nouvelle relation avec le vivant. Nous allons devenir sourciers de vie, des saumons qui allons remonter à la source ; là où la vie jaillit à elle-même ; là où l’âme se sent d’un coup revitalisée, vivifiée ; féconde et joyeuse. Nous allons désapprendre pour renaître à nous-mêmes. Nous n’imposerons rien. D’imposer, depuis des siècles, nous en sommes presque morts. Nous nous contenterons juste de montrer, d’éclairer, d’aider. Nous ne sauverons personne –ce serait une autre guerre- chacun se sauvera de lui-même. Non pas se sauver en s’enfuyant, non. Mais se sauver en se regardant enfin en soi-même et en contemplant ces merveilles que sont la Vie en nous et cette planète sur laquelle nous sommes venus.

Je me souviens d’une plage sur une île normande. Il y avait un monticule de près de deux mètres de haut qui s’était effondré, laissant apparaître en coupe ce qui était un labyrinthe de terriers de lapins. A faire leurs terriers au même endroit, ils s’étaient autodétruits, alors qu’aux alentours il y avait d’autres espaces immenses et vierges pour s’installer. Nous sommes, là, en ce moment, dans cette métaphore du terrier ; le nôtre risque bientôt de s’écrouler sur lui-même alors que tout autour d’immenses espaces intérieurs restent vierges et à découvrir…. Et c’est en trouvant en nous l’immensité aimante du monde que nous pourrons alors projeter autre chose sur lui. Car, à quoi servent les combats s’ils ne consistent qu’à rajouter de la colère et de la haine à la colère et à la haine ? C’est de ce « toujours plus de la même chose » que le terrier, image de notre maison commune, s’est écroulé. Et il ne suffit plus, ou pas, d'être simplement « contre » ; il faut être « à-côté ». Délibérément « à-côté ». Autre. Non pas ignorants du monde tel qu'il va, au contraire, parfaitement conscients, mais « à-côté ».

Dans cette nouvelle et peut-être dernière espérance il n’y aura pas de mots d’ordre. A chacun de trouver son chemin, sa lumière et de les partager avec amour, compassion et / ou fraternité (oui, en effet, trois mots désuets et presque oubliés !)

Pour ma part, je commence à y voir un peu clair. Tarot, conte, écriture et voie du Tambour sont un seul et même mouvement. Celui d’une possibilité de ré-enchanter l’âme et notre vision du monde. Cela se fera sans doute, en effet, un peu « à côté ». Sans doute pas dans l’institution telle que je la pratique maintenant depuis près de 30 ans. Ce sera sur des chemins buissonniers mais puissamment peuplés de belles âmes et d’esprits forts et aimants (et ce dont je suis sûr c'est que nous sommes des milliards !). J’apprends en ce moment à décliner tout cela. Certaines choses sont en cours : consultations de Tarot, enseignement du Tarot chamanique, pratiques sur la voie du Tambour, retour sur le chemin du conte avec un nouveau spectacle et de nouveaux contes à raconter ; d’autres projets sont en gestations, mais pour l’instant… secret ! Encore un mois je pense et vous saurez…

Nous sommes à la veille du solstice d’hiver et à partir d'après demain les jours vont rallonger. Bientôt une nouvelle année commencera. Je me suis dit que c’était un bon jour pour écrire ce texte. En espérant vous croiser nombreux sur nos chemins buissonniers… O vous amis saumons qui, comme moi, remontez vers la source...

dimanche 4 décembre 2016

un cadeau

Lune, XVème siècle

« Sur la Voie du Tambour, l'image qui lui apparaissait était de toute beauté. Une femme ressemblant à une Vierge iridescente, archétype d'une Mère divine universelle, vêtue d'une longue robe et baignant dans une lumière dont il voyait les rayons s'élancer vers l'univers. Nulle bondieuserie dans cette vision, mais au contraire une énergie d'amour absolument bouleversante. Elle se mit à lui parler :

- Trop souvent, vous pensez que ceux qui meurent disparaissent à jamais. Non, nous nous transformons. Et, si vous le souhaitez, nous pouvons alors devenir dans vos vies des guides qui vous accompagnent. Oh, nous n'avons plus grand chose à voir avec les personnes que vous avez connues ! Cette puissante transhumance que nous avons vécu nous a métamorphosés, libérés des conditionnements de nos incarnations ! Oui, vous pouvez croire ou ne pas croire. Prendre ou ne pas prendre. A chacun sa réponse ! Dans votre expression « faire le deuil », vous pensez souvent que cela revient à ne plus souffrir, à ne plus être triste. Oui, vous pensez être libéré du deuil le jour où vous ne souffrez plus ! Mais un deuil c'est bien plus que cela ! C'est la possibilité de faire un grand nettoyage intérieur en se libérant, entre autre, de tous les ressentiments, les colères, les insatisfactions accumulées au fil des ans avec la personne partie. La mort est une grande initiatrice, elle nous permet de réaliser un grand travail de libération intérieure qui nous permet un nouvel envol.

Les mots étaient forts, l'image magnifique. Le Voyageur ne se sentait ni écrasé, ni objet d'une séduction déplacée. Il sentait que cette vision était là pour -sans aucune concession mais avec un amour infini- lui rappeler son absolue obligation d’être fidèle à ce qu'il était profondément et à réaliser ce pour quoi il était fait. Rien de confortable somme toute, mais une figure d’une beauté et d’une intensité bouleversante qu’il avait déjà rencontrée plusieurs fois. Oui, décidément se dit-il, celles et ceux qui nous quittent restent présents dans nos vies comme des lumières qui nous guident et nous enseignent, quand bien même se métamorphosent-ils en autre chose que ce qu’ils étaient au cours de leur incarnation...

La vision reprit la parole :

- Pour le travail intérieur que tu fais en ce moment -c'est difficile de perdre sa mère- tu as besoin d'être aidé et de trouver de la force. Alors, dans les jours qui viennent (rassures-toi, ce n'est pas pressé!) tu te mettras en quête d'une représentation de la Vierge. Oh, rien de prétentieux ou de lourd ! Juste un petit médaillon ou une petite statue et tu la transporteras avec toi partout où tu iras. Ainsi tu pourras te connecter à moi et cela te fera du bien de sentir cet amour-là !

Le Voyageur promit, puis ils se quittèrent, et lui reprit sa vie de tous les jours.
Jusqu'à ce soir là ( trois, quatre jours plus tard peut-être) où, rentrant d'une promenade avec sa compagne, il s'apprêtait à mettre la clé dans la serrure de sa maison. C'était un soir d'hiver sans lune, au froid piquant. Sa rue étant peu éclairée, il peinait toujours un peu à trouver la serrure. Machinalement et à tâtons il la cherchait donc, lorsque son regard fut attiré par une chose minuscule, sans doute posée par une main inconnue sur le rebord de la fenêtre la plus proche. Oui, la rue était sombre, mais sans qu’il ne sache vraiment comment, il sut immédiatement ce qu’était cet objet. Et non seulement il sut, mais il vit –alors que l’obscurité ne le lui permettait pas- ce qu’il représentait, un peu comme une vision qui s’imposait.

Le cœur battant, le Voyageur prit l’objet, comme sidéré, tout juste capable de marmonner bêtement quelque chose du genre : "Ah, ce n’est pas ça quand même ? Si c’est ça, alors là je n’y crois pas…" pendant qu’il entrait dans la maison et allumait la lumière. Et là bien sûr, il la vit…

Une petite médaille représentant la Vierge, perdue sans doute par quelqu’un et délicatement posée sur le rebord de sa fenêtre… Oh, pas une médaille d’or ou d’argent, non ! Juste une modeste médaille en fer blanc de quelques euros, à l’image d’ailleurs de ce qu’aimait sa mère qui, peu fortunée et aux goûts simples, préférait les bijoux de pacotille à l’or des bijouteries…

Comme une sorte de clin d’œil, de cadeau, de don, qui lui était fait et qui dans un deus-ex-machina mystérieux venait en quelque sorte faire résonner toute cette traversée de ces dernières semaines d’une manière bouleversante. Comme une mise en scène orchestrée par une présence mystérieuse et aimante…

Le Voyageur prit la médaille et sut alors au plus profond de lui que quelque chose respirait et conspirait pour son plus grand bonheur et qu’il lui revenait alors de s'abandonner à la confiance… 

Bien sûr, ne put-il s'empêcher de penser, peut-être s'agit-il d'un hasard ? Mais le hasard n’est-il pas qu’une des milliers d’histoires que l’on se raconte ? Une Marraine de Contes à laquelle le Voyageur était très attaché, lui avait dit un jour qu’une partie de notre travail consistait à ce que nous acceptions le fait que le merveilleux n’était pas exceptionnel en soi mais qu’il était somme toute quotidien, presque banal, tissé avec les jours qui passent et qu’il suffisait de savoir le voir. Parfois, il est juste caché par un voile et, mystérieusement, il semblerait que la présence de la mort, parfois, puisse le soulever…

Dans les jours qui suivirent il mit bien sûr la petite médaille à son cou, et dans son corps, et dans âme, il sentit alors la Vie recirculer plus vive que jamais. Neuve. Vive. Impétueuse.


lundi 21 novembre 2016

du grand passage, des fées et des brosses à cheveux...


Ne cherche pas à retenir les morts, il faut les laisser partir. Une fois quitté leur enveloppe terrestre ils deviennent autre. Celles et ceux que tu as aimés ne sont plus là ; ce qui les a retenus ici-bas, ce qu’ils ont aimé, ce qui leur a appartenu… Tout cela n’a plus pour eux aucune importance. Seul importe encore l’amour. Ils deviennent juste des lucioles qui nous guident dans la nuit, des phares pour temps agités, des étoiles pour ne pas s’égarer.

Nous croyons leur être fidèles en nous comportant comme s’ils étaient encore les mêmes « qu’avant ». Nous nous inventons des loyautés invisibles envers eux, au prix parfois de notre propre lumière alors qu’ils n’en demandent pas tant. Fais fi de ton chagrin s’il t’empêche de réaliser la lumière qui est en toi. Par contre, creuse ta blessure au plus profond ; tu y trouveras des leçons qui t’éclaireront. 

Et parce que ceux qui nous quittent nous apprennent à nous préparer pour le jour où... Oui, il te revient d'apprendre vraiment qu'un jour tes biens ne seront plus les tiens. Oui, un jour tes enfants, ta ou ton conjoint(e), ceux qui t’aiment, entoureront ton cercueil ; oui, un jour ton corps redeviendra cendre ou poussière ; oui tes biens seront éparpillés, dispersés, comme cendres dans le vent. Oui, ce que tu penses être durable ne l’est pas. Rien ne dure. Oui, la mort -lorsque elle est aussi normale et naturelle qu’elle puisse l’être- peut avoir le pouvoir, pour peu que l’on accepte de la laisser faire, de transformer les rancœurs et ressentiments en amour. Tout passe. Tout change. Tes souvenirs sont des mirages flottant au fil inconstant des jours. Ce que tu appelles « je », « moi » ira se dissoudre dans l’infini du ciel. Les rivières continueront de couler, la terre de tourner presque comme si rien ne s’était passé. Juste auras-tu disparu et brilleras-tu pour un temps dans la mémoire de ceux qui t’ont connu, jusqu’à ce que, eux-mêmes, fassent le grand voyage. Sauf d’avoir laissé une "œuvre", on disparaît vraiment de ce côté-ci du monde le jour où tous ceux qui nous ont connus ne sont plus.

Un jour, oui, ceux qui t’aiment te pleureront. Tu voudrais juste alors être certain avant de partir qu’ils sauront te trouver dans le bruit du vent, dans le bruissement des feuilles, dans la lumière du lever du jour, dans la crypte du cœur là où repose l’amour. Alors, tu sais que tu seras toujours là pour eux et que ce qu’ils pleureront sera simplement le souvenir d’une présence qui a changé de forme.

Regarder un mort, et immédiatement savoir qu’il n’y a plus personne dans ce corps-là. Que ce quelque chose qui faisait « qu’il y avait quelqu’un » n’y est plus. Que ce quelque chose est parti ailleurs. Parfois on reste devant cette disparition franche et définitive sans aucune réponse. Parfois, on parvient à se connecter à cet « ailleurs » et alors on obtient quelques réponses.

La vie a besoin de se renouveler sans cesse. De recombiner à l’infini ce qu’elle a créé. De faire du nouveau pour se réinventer. La vitalité que nous perdons en vieillissant se transforme en lumière et puis un jour, cette lumière retourne vers les étoiles. Et un autre jour encore, peut-être des millénaires plus tard, des atomes venus de ces mêmes étoiles rejoignent la terre. Cycle immuable, infini, parfait. La mort est une fin, mais un début aussi. Elle est un cycle perpétuellement renouvelé. 

La vie est une Expérience. Une magnifique expérience, éphémère comme bougie dans le vent et bouleversante comme aube qui pointe. Notre vie est un souffle, une flamme, qui ne peut être vaine si nous avons aimer et cheminer vers ce plus grand que soi en respirant avec la beauté du monde.

Je viens de passer le weekend seul dans la maison de ma mère pour y ranger, trier… Je n’ai pas fait le choix délibérément d’y aller seul. Cela s’est fait comme cela. Devant le gigantisme des choses matérielles à faire, l’émotion se rétracte dans sa coquille pour te laisser faire ce que tu as à faire. Mais il y a une chose qu’il fallait que je fasse : ranger ses affaires ramenées de la maison de retraite… J’ai vu à la chambre mortuaire de l’hôpital les familles endeuillées comme la mienne, toutes portant un sac ou une valise qu’on leur avait remis sans qu'elles sachent trop quoi en faire, comme un fardeau symbolisant leur peine mais s'y accrochant comme bouée de sauvetage… Vider son sac à main ; trouver ses petits mouchoirs, son porte-monnaie, ses lunettes de soleil, les petits papiers pour se rappeler ; d'un mot, de courses à faire, du nom d'un tel...

Et puis, ranger sa trousse de toilette. Dans cette trousse il y avait des flacons, des parfums. C’est lisse un flacon. Presque impersonnel. Sans affect. Et puis, sa brosse à cheveux, avec ses cheveux encore pris dans les poils de la brosse. Quelque chose alors de sa corporalité qui revient, de sa présence, de son odeur. J’ai pris alors la brosse dans la main, et, avec autant d’amour et de conscience que je le pouvais, mais aussi avec la plus extrême détermination, je l’ai mise dans le sac poubelle. Parce qu’il nous faut apprendre à vivre sans les brosses à cheveux de ceux que l’on a aimés, parce que, autrement, c'est impossible. Parce que vivre sans s’encombrer de ce qui n’a plus de raison d’être est la meilleure preuve d’amour que nous puissions leur donner. En jetant cette brosse, je me suis autorisé à vivre pleinement ce qu’il me reste à vivre et je l’ai autorisée à partir. Loin, autant qu'elle aurait besoin ; pour son nouveau voyage. Les brosses à cheveux, tout autant que les corps disparaissent. Et seul l’amour et la mémoire demeurent, libérés du poids des choses et du chagrin…

J’ai raconté (au sens propre !) à de nombreuses reprises comment et pourquoi, ma mère fut déguisée en fée le soir où elle rencontra mon père ; et c’est une belle histoire à raconter (surtout pour un conteur !). Maintenant qu’elle n’est plus physiquement présente, il me plaît de penser qu’elle est devenue dorénavant fée pour toujours et veillant sur nous de là où elle est. Chaque vie est une histoire à écrire, à charge pour chacun de rencontrer ses fées sur son chemin…

samedi 12 novembre 2016

La traversée

Environs de Saint Jean de Luz 1967

Ainsi donc, ma maman a quitté son corps le vendredi 28 octobre 2016 à 3 h du matin. Elle était arrivée dans notre monde le 7 juin 1934 ; elle avait donc 82 ans. Elle est partie, paisiblement semble t-il, après des jours qui furent bien difficiles. L'équipe qui l'entourait nous avait bien fait comprendre que cela était imminent. Avec mon frère nous avions prévu d'aller la voir le samedi et au vu de la situation nous avons avancé notre voyage d'un jour. Tôt le matin, je m'apprêtais à fermer la porte de chez moi pour partir quand mon frère m'a appelé pour m'annoncer son décès. Elle est donc partie sans moi, sans nous, moi qui m'étais toujours promis d'être près d'elle en ces instants, et sur le coup, cette défection irréparable de ma part fut presque plus difficile à vivre que l'annonce en elle-même. Ce n'est qu'après, en détricotant tout ça, que j'ai fini par me convaincre que cela devait sans doute se passer ainsi. Nous nous sommes ratés de 9 heures et j'ai mis du temps à l'accepter, l'imaginant seule face à l'échéance. Pourtant, sur la Voie du Tambour, elle me l'avait bien dit qu'elle partirait bientôt...

Depuis son départ, je dis « maman » plutôt que « mère », comme si cette définitive absence remettait chaque chose à sa place : je suis son enfant, et quand bien même à la fin de sa vie terrestre les rôles s'étaient bien sûr inversés, je le resterais jusqu'au bout.

Pour l'accompagner dans ses derniers mois et dans les jours qui ont suivi son départ, j'ai passé des heures à regarder ses photos. C'était pratique ; elles étaient toutes dans le même meuble, ce qui, je dois le dire, est bien différent de tous les autres papiers... A l'exception des périodes où elle n'était pas bien, elle souriait tout le temps. C'était une bonne nature, doublée au-delà de son apparence de petite fille, d'une combattante improbable comme on en voit peu. Dix jours avant son décès, elle disait encore -en dépit ou grâce à ses troubles cognitifs- qu'elle partait la semaine prochaine en vacances et qu'on viendrait la chercher. Et avant encore, toute sa vie, le corps perclus de douleurs (elle était atteinte entre autre de polyarthrite rhumatoïde depuis l'âge de 15 ans) « qu'elle traversait une mauvais passe mais que ça allait s'arranger ». Privée de ses enfants alors que nous étions à peine en maternelle, les photos portant traces des moments passés ensemble en cette période (les vacances et quelques week-ends) irradient d'amour et de bonheur. Elle m'a offert mon aptitude à la joie et à la liberté. Paradoxe des paradoxes, j'ai vécu une grande partie de ma vie à croire que je ne fus pas aimé enfant alors que je fus adoré...

La présence de la mort pose son empreinte sur tout ; avant, pendant, après. Elle impose un rythme, une profondeur, une intensité qui n'appartiennent qu'à elle. J'ai déjà parlé de ce temps à l'attendre. Ensuite elle est là. Elle est là quand la personne n'est plus là. Elle est là dans ce corps sans vie au visage joliment apaisé, elle est là au creux de l'absence, elle est là dans la densité même de l'air. Et puis, il faut le dire ; si la mort est là, le corps vide de la présence, quelque chose subsiste de la personne partie, quelque chose d'extraordinairement fort, peut-être parce que libéré du corporel. Sans doute n'aurait-elle que modérément apprécié ces propos, elle qui somme toute ne croyait pas en grand chose, issue d'une famille athée et revendiquée comme telle. Et pourtant....

Je sais qu'en ces jours de préparation de ses obsèques, je fus comme habité d'une présence qui me guidait dans les décisions à prendre. Mes décisions m'étaient comme dictées. Et après les avoir prises, j'allais la voir et c'était alors comme une sorte de vérification pour voir si elle était bien d'accord...

J'ai écrit un jour, que ce que nous appelons le travail de deuil consistait à faire de nos morts des ancêtres. Je dirais maintenant les choses autrement. Je dirais que nos morts (et singulièrement nos parents) ont pour vocation, bien plus qu'à devenir des ancêtres, à devenir des guides, des étoiles qui nous guident. Je sais, j'en connais beaucoup qui vont me quitter sur ces lignes, mais c'est en tout cas mon expérience. Dans les jours qui suivent le décès, quelque chose d'eux reste extraordinairement puissant, et certains je pense l'appelleraient « amour ». Après, je crois que ce qui est resté a besoin de partir et que nous devons faire en sorte de ne rien tenter de retenir par la force... Je crois oui « aux choses de l'esprit » et cela a été en ces jours particulier une force magnifique qui m'a été offerte. Ne serait-ce que parce que la mort même, n'a pas fait disparaître ce lien qui nous reliait mais, au contraire, l'a intensifié.

La mort a aussi le pouvoir, quand l'amour est présent, de transformer nos familles éparpillées en un cercle. Un cercle d'amour et de présence, et je n'oublierai jamais certains moments de ces obsèques, où, tous réunis, enfants, petits enfants, compagnes, amis, nous formions alors un égrégore d'amour extraordinairement beau. La mort oblige aussi à la pudeur et je garderai pour moi ces instants.

Ma maman a donc rejoint les étoiles et je pose ces mots au tout premier degré sans y faire métaphore. Elle m'a offert, de là où elle est maintenant, quelques mots en me demandant expressément d'en partager quelques uns d'entre eux :

« ...Toi et ton frère avez été les deux grands amours de ma vie. Vous êtes ce que j'ai le plus chéri au monde. Vous étiez ma fierté, je ne vous l'ai pas assez dit, je n'avais pas les mots pour ça. Soyez ce que vous êtes, beaux, créatifs, joyeux. Soyez fiers et aimants. Poursuivez ! Ne capitulez sur rien ! Je suis celle par laquelle vous êtes passés pour venir au monde. C'est le rôle de toutes les mères, et maintenant c'est mon âme qui doit passer et aller là où elle dois aller. Soyez heureux ! Je serai parmi vous un temps. Amusez-vous, ne vous disputez pas ! Je voudrais maintenant que vous alliez porteurs de votre propre lumière et de celle que je suis maintenant apte à vous donner.
Ne vous encombrez pas de chagrin, je ne vous le demande pas. Ne vous encombrez pas de souvenirs inutiles. Soyez libres d'être ce que vous êtes. Votre père et moi vous avons donné la vie, c'est pour que vous en fassiez quelque chose ! Faites sortir le chagrin de vous et n'y laissez que la foi. Ne fuyez pas le chagrin, simplement laissez-le partir. De cette énergie gagnée vous devez faire quelque chose.
De la petite armoire que tu as prise et de la boite à bijoux, ouvre leurs portes. Rien ne doit me retenir... Je vous aime.... »

La nuit suivant la réception de ces paroles, j'ai fait un rêve. Il y avait une pièce vide, au lit parfaitement fait, et récemment rangée comme l'était sa chambre à la maison de retraite après son départ. Il y avait juste sur un mur une sorte d'écran et un home cinéma, elle qui aimait tant regarder la télé. Cette pièce était située dans un château (et le nom du lieu-dit où habitait ma mère contient le mot « château »). Ma mère était là, finissant de ranger un sac de couchage dans un sac. Puis une carriole tirée par un cheval arrivait. Ma mère y déposait le sac de couchage, disait « qu'elle devait y aller maintenant ». Puis, elle montait dans la carriole et partait.
Dois-je préciser qu'au réveil de ce rêve, j'eus la conviction que tout était en ordre, et qu'elle était passée là où elle devait aller ?

La présence de la mort est une traversée qui peut vous noyer comme vous faire découvrir des terres inconnues. Elle ne vous laisse jamais intact. Elle est là pour ça. Comme l'Arcane sans nom dans le Tarot, elle avance et nettoie tout, inexorablement et nous devons simplement nous mettre à sa hauteur. Elle est un maître qui nous enseigne et nous oblige à l'inconfort. Elle nettoie, récure, coupe, élague, transforme pour ne laisser que l'amour. Dans le Tarot, encore lui, elle est suivie de Tempérance qui est un ange qui soigne, apaise et illumine. Elle est un sillon, une matrice. Elle nous met au monde.


Et puis, il y a pour moi ce mystère, ce koan zen peut être. Cette énigme à résoudre. Ma mère est décédée un 28 octobre. Je suis né le 29 octobre et mon père est décédé un 30 octobre. Ainsi irai-je désormais entre ces deux portails presque effrayants. Ma date anniversaire sera entre les deux morts de ceux qui m'ont donné la vie. Un lien entre les deux ? Une injonction à vivre comme un sas de naissance ? Pour l'heure, j'y vois un signal d'une force monumentale que je ne comprends pas encore... L'autre jour, j'ai fait un tirage de Tarot et il en est sorti ceci, comme l'image simple et évidente de cette situation : Apprendre à vivre entre Lune et Soleil, entre deux astres, entre deux mondes, entre deux départs, en un cycle immuable, celui des jours et des nuits qui passent et qui s’enchaînent éternellement... Et puis, une autre façon de dire que ceux qui nous quittent deviennent comme des astres qui nous guident...



Sans doute, moi aussi, n'ai-je pas dit à ma mère que je l'aimais. J'avais le rêve secret de lui dire en ces derniers instants. Finalement, j'ai pu le faire autrement, mais puisqu'il m'a été donné la possibilité d'écrire, je le dis ici comme pour clore un cycle et nous libérer tous les deux : maman, je t'aime...